roman

«Fusions» de Daniel de Roulet

Un «roman-tour» en 54 étages et autant de chapitres qui tourne autour de la bombe et de l’atome de Nagasaki à la fin de la Guerre froide

Genre: Roman
Qui ? Daniel de Roulet
Titre: Fusions
Chez qui ? Buchet/Chastel, 380 p.

Autour de l’atome et de la bombe atomique, Daniel de Roulet construit depuis des années des textes en miroir où les personnages et les thèmes se répondent.

Fusions, son dernier roman, s’inscrit dans cette longue chaîne romanesque devenue une sorte de saga qui comprend, notamment, Kamikaze Mozart (Buchet/Chastel, 2007) et qui remonte jusqu’à La Ligne bleue (Seuil, 1995), où l’on croise déjà une Japonaise condamnée à se déplacer en chaise roulante à cause des radiations. Cette saga atomique passe aussi par L’homme qui tombe (Buchet/Chastel 2005), Bleu Siècle (Seuil, 1996) ou Gris-bleu (Seuil, 1999).

Ces livres suivent parfois des schémas directeurs précis: les chapitres de L’homme qui tombe se déclinent au rythme d’un alphabet du nucléaire et vont de A comme «arrêt» à W comme «war». Les 54 chapitres de Fusions – «roman-tour» – font écho aux 54 étages d’une tour londonienne baptisée «Fusions», construite par l’un des héros du livre, un architecte suisse issu de la famille vom Pokk, que l’on retrouve dans d’autres romans. Dans ses précédents livres atomiques, comme dans Fusions , se promènent des Japonais – en l’occurrence ici deux Japonaises – dont l’histoire est liée bien sûr aux bombes lâchées sur le Japon, mais aussi aux camps d’internement construits par les Américains pour les ressortissants nippons après Pearl Harbor. On y croise encore nombre de scientifiques, femmes et hommes, dont la figure de Julius Robert Oppenheimer, «père» de la bombe.

Fusions fait une large place à la fin de la Guerre froide – «Le monde entier va être fusionné par la fin de la Guerre froide», écrit Daniel de Roulet, qui déroule l’idée que la «fusion» du réacteur de Tchernobyl en 1986 a sonné le glas de l’URSS. Le romancier replonge dans l’atmosphère de l’ancien monde bipolaire et n’hésite pas à scruter l’histoire de très près: il se glisse, par exemple, à plusieurs reprises, dans la peau du président Ronald Reagan qui organise avec son compère «Gorby» le démantèlement des arsenaux nucléaires des deux puissances: «Lui le premier m’a appelé Ronny», se souvient le président dans son Air Force One

Toujours selon la logique bipolaire, à la figure d’Oppenheimer répond en miroir le personnage de Sakharov, dont le destin apparaît à Daniel de Roulet comme parallèle à celui du père de la bombe américaine. Selon la même logique, le romancier propulse un membre de la famille vom Pokk – l’oncle de l’architecte – de l’autre côté du Rideau de fer. Il le fait passer clandestinement à l’Est et l’envoie, pour finir, au fin fond de la Sibérie pour convoyer des missiles nucléaires itinérants à travers les forêts: moment fort du roman et vision assez étonnante d’une URSS en pleine débâcle.

Sur ce fond historico-romanesque se greffe, c’est la trame principale, la trajectoire de deux firmes spécialistes du traitement des déchets nucléaires qui s’apprêtent à réaliser leur fusion économique, à Londres et, comme par hasard, dans les étages de la tour «Fusions». On suit aussi la vie du jeune Max vom Pokk, l’architecte de la tour «Fusions», qui fut un activiste antinucléaire pour les beaux yeux d’une Japonaise irradiée (celle du début).

Le livre fourmille d’informations (véridiques) et d’inventions. Il produit des images marquantes (les missiles en forêt, la barricade de téléviseurs dans une rue de Berlin, etc.) et d’autres moins heureuses (Reagan aux toilettes). Malgré la construction rigoureuse du récit – 54 étages et deux pôles –, la profusion de personnages, d’époques et d’informations historiques ou scientifiques donne une impression de confusion et le projet didactique manque par moments d’étouffer le roman. On apprend beaucoup, mais avec le sentiment d’errer un peu dans un labyrinthe d’informations, de scènes et de personnages historiques ou fictifs.

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