Si l'on arrive dans la salle du Kunsthaus consacrée à Füssli et qu'on l'embrasse d'un seul regard, on retient les chairs marmoréennes, les poses lascives, les bras tendus vers le ciel ou abandonnés. Les corps de femmes, aux petits seins ronds affriolants comme des petits pains, sont ravis par le plaisir, offerts à un amant qui peut être terrifiant. Comme dans cette scène du Songe d'une nuit d'été, où Titania enlace Bottom transformé en âne. Une petite fée aux seins délicatement déposés sur la tête d'âne de Bottom lui caresse ses gros poils de bête. Sur des fonds presque noirs, le peintre montre avec fulgurance l'éphémère du désir par ces chairs trop blanches, en suspens juste avant l'engloutissement. Il montre aussi l'obscur objet du désir, par ses femmes en semi-conscience, livrées aux fantasmes.

Johann Heinrich Füssli, né à Zurich en 1741, a lu Shakespeare dès son plus jeune âge. Mais, s'il a ensuite vécu à Londres où il est mort en 1825, c'est à Rome, en découvrant le plafond de la chapelle Sixtine, qu'il a eu l'envie de peindre des scènes empruntées au grand Will. Il en a exécuté toute une série, en se concentrant sur les aspects fantastiques, fantasmatiques et fantomatiques de l'œuvre. Ainsi, on rencontre le spectre de Hamlet, en rutilante armure, Macbeth tentant d'échapper aux prédictions des sorcières. Füssli saisit l'effroi, l'instant où le destin bascule. Dans ces tableaux captivants, on retrouve l'admiration qu'il avait pour Michel-Ange – compositions horizontales où l'homme se tend vers le ciel – mais surtout le regard d'un homme spectateur attentif au théâtre. Lady Macbeth, somnambule, roule des yeux emplis d'effroi, les bras se tendent en des poses déclamatoires comme les aimait l'époque baroque où il n'y avait pas de metteur en scène mais des comédiens jouant à la rampe, avec tout le pathos possible. Le Kunsthaus a eu la bonne idée, pour accompagner les Zürcher Festspiele dont tout un volet est consacré au grand Will, de réunir les tableaux et dessins «shakespeariens» de Füssli en augmentant sa propre collection par des œuvres prêtées.

Füssli et Shakespeare, Kunsthaus de Zurich, jusqu'au 19 septembre.