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«Le futur n’est plus dans la science-fiction»

Le chercheur et professeur à la HEAD de Genève Nicolas Nova s’interroge sur notre panne d’imaginaires technologiques. Dans son dernier livre, il explore d’autres futurs possibles, au-delà de la vision éculée des robots humanoïdes et des voitures volantes

«Le futur n’est plus dans la science-fiction»

Progrès Le chercheur et professeur à la HEAD de Genève Nicolas Nova s’interroge sur notre panne d’imaginaires technologiques

Dans un livre, il explore d’autres futurs possibles, au-delà de la vision éculée des robots humanoïdes et des voitures volantes

Le futur est-il mort? Du moins dans notre incapacité à le réinventer. Depuis toujours, la science-fiction alimente les visions technologiques par la mise en scène d’objets «futuristes». Au tournant de l’an 2000, on nous prédisait par exemple des voitures volantes, des voyages exoplanétaires et des implants neuronaux. Or, rien n’est arrivé. Pourtant nous croyons toujours à ces mythes futuristes. Pourquoi sommes-nous en panne d’imaginaires alternatifs?

Nicolas Nova enseigne les cultures numériques à la HEAD de Genève. A 36 ans, il est aussi le cofondateur du Near Future Laboratory , une agence de prospective qui œuvre entre Genève, Barcelone et San Francisco pour anticiper les changements technologiques et sociétaux. Il vient de publier La Panne des imaginaires technologiques , un ouvrage qui explore d’autres futurs possibles.

Le Temps: Pourquoi ce livre?

Nicolas Nova: C’est le fruit d’un constat établi au détour de mes lectures, de mes rencontres et d’expositions. Depuis dix ans, j’entends des gens qui râlent: «Nous n’avons pas eu le futur qu’on attendait.» La science-fiction et le cinéma nous ont promis un avenir peuplé de voitures volantes et de robots humanoïdes, mais il n’en est rien. D’où cette perception générale d’avoir été trompés et cette idée que nous sommes incapables de construire de nouvelles visions d’avenir débarrassées de mythes du passé. Pour ma part, je trouve que ce sont des jérémiades d’enfants gâtés. Comme l’a dit le cofondateur de PayPal Peter Thiel: «Nous n’avons peut-être pas de voitures volantes, mais nous avons 140 caractères.» C’est cette confrontation entre les râleurs et la réalité de l’innovation qui m’intéresse.

– Si le futur n’est pas mort, c’est qu’il y a donc déjà des pistes pour un renouveau des imaginaires. Quelles sont-elles?

– J’en vois une dans la collaboration entre l’homme et la machine. Cette nouvelle situation dans laquelle nous, les hommes, ne sommes pas entourés de robots humanoïdes, mais où nous interagissons en permanence avec les algorithmes. Pour s’en rendre compte, il faut jeter un œil aux travaux d’artistes, de designers et d’architectes, car ils questionnent cette collaboration entre l’humain et la technique.

– Ce sont donc eux les nouveaux inventeurs?

– Aujourd’hui, les acteurs de l’innovation ne se trouvent plus dans la science-fiction. Ils sont dans les fab labs, les hackerspaces, à imaginer des encres intelligentes et des imprimantes 3D biologiques. Certes, ce sont des lieux créatifs encore méconnus, mais annonciateurs d’un renouveau technologique. Le futur est par conséquent déjà présent, mais la majorité des gens ne le voit pas.

– L’an 2000 est une année fantasmée en matière de visions futuristes. Rien de ce qui nous a été prédit est arrivé. Que s’est-il passé?

– Il y a une permanence de certains imaginaires (la vie éternelle, la découverte d’exoplanètes, les voitures volantes). La manière dont on essaie de les rendre opérationnels varie selon l’époque. Mais nous avons toujours été dans cette reformulation des mythes futuristes du passé. Cela dit, on aura peut-être un jour des implants neuronaux, mais d’un genre différent.

– Mais comment arrive-t-on à être nostalgique d’un futur qui ne viendra jamais?

– C’est un trait fascinant de notre époque, qui dépasse la dimension technologique. On le voit par exemple dans la musique. Ce n’est pas tant la nostalgie d’un objet, mais celle d’une société, d’un âge d’or futuriste que l’on nous promettait. On l’a fantasmé à une époque où l’on ne se posait que peu de questions sur les impacts économiques et écologiques liés aux technologies. Nous avions alors une vision naïve du progrès, sans limites, sans remises en question. La donne a changé aujourd’hui. Alors on se tourne vers le passé, où tout était, soi-disant, plus facile.

– Pourquoi notre imaginaire est-il si stérile?

– Le titre de l’ouvrage est une provocation. Je ne crois pas qu’il y ait une panne des imaginaires. Il y a une frénésie de création dans différents champs qui témoignent de pistes nouvelles. Par contre il y a une panne dans la communication de l’innovation. Prenez les publicités pour les voitures. On les représente dans des environnements bardés de gratte-ciel. Ils représentent une ville du progrès. C’est en fait un modèle passéiste du futur.

– D’où vient ce décalage entre la frénésie technologique actuelle et l’absence d’imaginaires?

– Il y a une différence majeure entre le potentiel technique et la faisabilité. Nous avons les compétences pour construire des voitures volantes. Mais concrètement, ce sera très difficile de les voir voler un jour au-dessus de nos têtes. Et ce, pour des raisons de sécurité, d’assurances, de coûts et d’infrastructures qu’il faudrait mettre sur pied. Le potentiel technique est là, mais il faut que la société s’en empare.

– Le futur est-il perçu de la même manière dans le monde?

– Non, et c’est un aspect fondamental. Les imaginaires du futur ont été pensés sur le modèle d’objets technologiques inventés par le monde occidental. Quand l’Asie, l’Afrique ou l’Amérique latine s’emparent de ces innovations, elles les réinventent et trouvent de nouvelles manières de les déployer, voire de les utiliser.

– Par exemple?

– En Afrique du Nord, le rôle du téléphone mobile pour produire et échanger de la musique en bluetooth est fascinant. Au Brésil, le recyclage des technologies a suscité la naissance de mouvements open source hardware dans les favelas (MetaReciclagem). Les métissages technologiques engendrent de nouvelles représentations de l’innovation auxquelles nous n’aurions pas pensé en Occident.

– L’usage régulier du Web comprime-t-il notre horizon temporel? Et donc contribue-t-il à notre incapacité de réinventer l’avenir?

– Disons que le Web en général contribue à une certaine atemporalité, pour reprendre un terme créé par l’auteur de science-fiction Bruce Sterling . Comment savoir si un contenu numérique a été produit à l’instant, il y a deux jours ou l’année dernière? Sur le Web, tout est mélangé, réapproprié, mis à jour et partagé. C’est une «soupe» généralisée. Cette mise à plat entraîne une impression de présent permanent, donc une difficulté à se projeter. Je me demande d’ailleurs comment travaillera l’historien du futur. Avec un moteur de recherche? Parviendra-t-il à dater la production de contenu? Pas sûr.

Le futur est déjà présent, mais les gens ne perçoivent pas ce renouveau technologique

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