Musique

Future, un avenir incertain

Figure capitale du hip-hop d’Atlanta, le rappeur s’interroge dans son septième album sur les conditions à inventer afin de prolonger son règne. Inquiet et parfois déchirant

On se réjouissait, d’abord. Annonçant une tournée qui bouclera ce mois sa course par Genève, la bimbo rap Nicki Minaj promettait d’y partager l’affiche avec Future. Déjà programmé au Montreux Jazz en 2016 avant de finalement se défiler, l’auteur du hit Mask Off (2017) ne passera finalement pas chez nous. Raison? «Problème de production.» Bon. Mais surtout: dommage. C’était là l’occasion de goûter live un artiste qui presque à lui seul réforma le hip-hop américain au cours de cette décennie, mais dont le règne se trouve aujourd’hui menacé par cette jeune génération qu’il a tant inspirée. A son endroit, il publie d’ailleurs Future Hndrxx Presents: The WIZRD, septième disque anxieux. «Je suis un dieu pour vous, niggaz», y prévient-il. «Vous me devez vos chaussettes, vos bagues et votre fric/Votre manière de droper vos mixtapes/Vos impros et tout le reste.»

Dans The WIZRD, documentaire sommaire publié sur Apple Music en janvier, on apprend principalement ceci: avant Future, le rap du sud états-unien demeurait le grand oublié du «game». Bien sûr, Atlanta possédait la Dungeon Family, collectif novateur comptant notamment parmi ses membres la clique OutKast. Mais les innovations alors opérées en Géorgie entre soul, heavy funk et rythmiques minéralisées restaient obstinément ignorées du mainstream, qui lui préférait New York ou L.A. Future allait changer la donne. Physique avantageux et nonchalance souveraine, Nayvadius DeMun Wilburn (son vrai nom) élaborait un son appelé à devenir un genre en soi. Ce mélange habile de R’n’B, de trap, de pop ou de «mumble rap», dans lequel Migos ou 21 Savage devaient bientôt puiser. Ce flow étranglé chargé de rimes laconiques et d’Auto-Tune lunaire qu’Offset, Lil Yachty ou Rich Homie Quan lui ont emprunté. Ces climats abîmés et rythmiques émaciées sur lesquelles le souffle peine et puis traîne, comme chez Desiigner ou Gunna, qui lui ont beaucoup piqué.

«J’ai créé un monstre»

Ainsi, en cinq mixtapes publiées en une année (2010-2011), puis les albums Pluto (2012) et Honest (2014) logés en tête des charts, Future se chargeait de rénover le rap à force de marmonnage comme jetés sous acide, de «call and response» nuageux ou de visions déprimées, mais hérissées de beauté. Future: un blues urbain et au supplice auquel se ralliait ensuite Kendrick Lamar, Drake, Travis Scott ou Young Thug. Un art poli dans le chagrin des interstices noirs d’Amérique dont raffolait soudain un grand public trouvant dans les singles Turn on the Light (2012) ou Wicked (2016) la bande originale d’une décennie égoïste pilonnée par les crises. Car l’esprit de la lutte, l’appel à la fierté ou le flingue brandi afin que soit concédé le droit d’exister: rien de cela n’existe chez «Meathead» – un de ses surnoms. Plutôt, ses récits parlent-ils obsessionnellement de crépuscule sans issue, de dénuement cru, de sexe amer, de misogynie minée. «J’ai créé un monstre», reconnaissait-il en 2015. Quatre ans après, une époque à qui il a montré la voie lui enjoint de déposer les armes et de filer à la retraite.

A lire: Savage en miroir d’une Amérique noire exténuée

Durer dans le rap américain: passer dix ans au sommet, la chose paraît cruellement compliquée. De T.I. à Eminem, de 50 Cent à Kanye West ou Lil Wayne, combien d’artistes ont connu une carrière soudainement essoufflée, tandis que la veille encore tous la louaient? Au tour de Future, à présent, d’être confronté à cet instant curieux où, malgré des scores commerciaux solides, les honneurs et sollicitations qui pleuvent pourtant, quelque chose s’est incontestablement fané dans le désir que le public à peine plus tôt vous témoignait. Alors, à 35 ans, Lil Uzi Vert, Tyga ou Juice WRLD menaçant sur sa droite, le voilà qui publie ce WIZRD. S’y racontent encore une fois et sans surprise ses cauchemars récursifs, les filles d’un soir qu’on séduit puis oublie (Never Stop), les souvenirs traumatiques arrachés à l’enfance, les balles qui fusaient quand il vendait de la dope, adolescent (Baptiize), ou les richesses qu’il possède en nombre et en vain (Ain’t Coming Back), lui l’être solitaire, quatre fois père et un matin usé de «vivre dans le négatif», comme il dit.

Bilan lucide

Future redoute de se découvrir hors du coup? Future regarde dans le rétro. Ne trouvant pas d’issue à ses maux, éperdu, il en appelle aux instantanés puissants qui l’ont dix ans plus tôt imposé en auteur urgent: «J’ai amené un AK lors d’un rendez-vous galant», rappe-t-il ainsi, fiérot, quand derrière les muscles c’est une douleur intolérable qui brûle. C’est alors, lorsque son créateur échoue à renouveler un imaginaire fait d’halogènes défectueux, de clubs moites et de penthouse désertés, que The WIZRD fascine. Entouré des réalisateurs en vue Tay Keith et ATL Jacob, notamment, l’ex-fêtard devenu rock star y mesure ce qu’a été sa course et admet, poignant, être un homme à genoux. «C’est tellement dur, si dur, ces drogues me gardent sain d’esprit», concède-t-il, las, dans Temptation. Ce bilan lucide dressé, sa carrière peut maintenant épouser celle des bluesmen consumés.


Future, «Future Hndrxx Presents: The WIZRD» (Epic/Sony Music).

Publicité