Scènes

Avec Gabriel Dufay, le capitalisme se déchaîne

De la danse, des cris, des aboiements, de la transe. A Genève avant Lausanne, le metteur en scène a donné une vision secouée d’«A deux heures du matin», critique de la société de marché signée Falk Richter

Solitude, connectivité forcenée, course à la rentabilité, monde du travail qui tue ses élus, méprise ses rejetés. A 47 ans, Falk Richter n’a rien lâché rien de sa rage contre la société de marché. La preuve avec A deux heures du matin, pièce de 2015 que l’on pouvait découvrir dernièrement à Genève, avant Lausanne en novembre.

Toujours, l’auteur allemand aligne des individus perdus, citoyens hébétés ou employés broyés. Toujours, ses monologues épinglent les maux du capitalisme sans pitié. Pour défendre une parole aussi obstinée dans son propos, il faut des comédiens percutants et un metteur en scène qui alterne différents langages sur le plateau. Emmenés par Gabriel Dufay, qui les fait danser, aboyer, valser au bout d’une corde ou encore tirer dans le tas, les diplômés 2016 de l’Ecole des Teintureries débordent de tempérament. Un peu trop parfois: le cri ne devrait pas être autant leur loi.

Le mouvement permanent

Il a travaillé avec des professionnels qui célèbrent le texte (Wajdi Mouawad, Jean-Paul Wenzel, Denis Podalydès…) et pourtant Gabriel Dufay, 34 ans, adore le corps. Il l’a déjà prouvé en juin dernier avec L’Abattage rituel de Gorge Mastromas, spectacle de sortie de la volée 2017 de l’Ecole des Teintureries, qui déployait une multitude de formes scéniques.

Il le prouve à nouveau dans cette vision très physique d’A deux heures du matin, de Falk Richter. Les jeunes comédiens, trois filles, quatre garçons, ne restent pas en place. Ils passent du bureau au micro, du baudrier d’escalade au poirier sur le canapé. Sans oublier la danse-transe, centrale dans ce monde du travail où s’oublier le temps d’une soirée fait partie du protocole de survie.

Le cri qui tue

Car, plus que jamais, l’auteur allemand dépeint un monde de l’entreprise impitoyable: entretiens d’embauche intrusifs, traque électronique des employés ou grossesse vécue comme une calamité, l’hystérie menace à chaque séquence. Chadi a le sentiment de vivre la vie d’un autre, la formidable Agathe se met nue pour crier son droit à la différence, Anna se lance contre les portes anonymes en quête d’une rencontre, Damien se fait gifler pour avoir osé aborder une femme en live – et les réseaux alors? Tout cela pendant que Rosanne hurle sa détresse amoureuse devant l’image muette de son amant, que Jonathan fume son spleen et que Daniel abat ses collègues, en héros réel de son jeu virtuel…

Quelques décibels de trop

Non, Falk Richter n’est pas optimiste. Et Gabriel Dufay a raison de mettre du mouvement dans ce lamento de deux heures tout de même très ressassant. En revanche, le metteur en scène est un peu moins inspiré dans la direction des comédiens, qui crient souvent, là où le murmure serait plus glaçant.

On pense par exemple à ce formidable numéro de Damien Naïmi. Lors d’un entretien, le jeune homme se vend en promettant du «win-win» à tous les étages. L’acteur a du talent, il capte le public de ses œillades bien placées. Mais pourquoi ce volume XXL alors qu’un souffle serait tellement plus parlant?

C’est vrai, tous les personnages de la pièce perdent pied et lorsqu’on se noie, le cri reste encore le meilleur moyen d’être sauvé. Mais, au théâtre, crier est rarement payant. D’ailleurs, lorsque la tension retombe (le manifeste féministe, le Skype avec les parents), les comédiens démontrent leur savoir-faire en mode moins tonitruant.


A deux heures du matin, du 2 au 4 novembre, Grange de Dorigny, Lausanne.

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