Rencontre

Gabriel de Montmollin: «Quelle est notre réponse face à l’extrémisme?»

Après vingt ans à la tête des éditions protestantes Labor et Fides à Genève, Gabriel de Montmollin transmet le flambeau. Il va épauler pendant une année Matthieu Mégevand, son successeur, et mettre son expertise dans le domaine de l’édition et du social au service de plusieurs mandats. Retour sur des années fertiles qui ont vu le religieux revenir en force

«Quelle est notre réponse face à l’extrémisme?»

Après vingt ans à la tête des éditions protestantes Labor et Fides à Genève, Gabriel de Montmollin transmet le flambeau.Il va accompagner pendant une année Matthieu Mégevand, son successeur, et mettre son expérience dans le domaine de l’édition et du social au service de plusieurs mandats. Retour sur des années fertiles qui ont vu le religieux revenir en force

La nouvelle est tombée ce printemps déjà. Elle entre dans les faits à la fin du mois: Gabriel de Montmollin, directeur des Editions Labor et Fides, passe le flambeau. Après avoir fortement incarné la prestigieuse maison protestante, le responsable souhaite mettre ses compétences dans les domaines de l’édition et du social (il a dirigé le Centre social protestant de 2004 à 2007) au service de plusieurs mandats. Revenir sur ces vingt années chez Labor et Fides, c’est parcourir, mine de rien, l’évolution de la pensée protestante et questionner la présence du religieux dans nos sociétés aujourd’hui.

Samedi Culturel: Quels étaient vos défis quand vous avez pris la direction de Labor et Fides en 1992?

Gabriel de Montmollin: Le premier défi était de comprendre le fonctionnement financier de la maison. Je n’en avais aucune idée. Et heureusement! Si j’avais compris quelle était la situation financière de Labor et Fides avant mon arrivée, je serais parti en courant! L’instabilité économique était très grande. Je me suis concentré d’abord sur la recherche de fonds. J’ai mis deux ans avant de comprendre comment peser sur la ligne éditoriale.

Sur le plan des idées justement, quel était l’état des lieux?

Nous étions à un moment charnière. Pierre Gisel, mon prédécesseur, incarnait une génération de théologiens protestants, celle d’après 1968. Il avait réussi à mobiliser les chercheurs francophones avec l’idée de faire de Labor et Fides la maison d’édition des idées nouvelles.

Qu’est-ce qui définissait ces idées?

Le post-barthisme! Le penseur suisse Karl Barth a été le grand théologien du XXe siècle et l’auteur phare de Labor et Fides entre les années 1950 et 1980. Résistant au nazisme, inventeur de la théologie dialectique, il a mobilisé des générations d’intellectuels. Sous la direction de Jacques de Senarclens, Labor et Fides a traduit Dogmatique de Karl Barth en 26 volumes. C’était une énorme entreprise qui a fait de Labor et Fides la principale maison d’édition protestante de langue française. Tous les pasteurs suisses et français achetaient cette Dogmatique à raison d’un volume par an…

Mai 1968 a déboulonné Karl Barth?

Il a connu des dévaluations, des repositionnements, oui. Chez Labor et Fides, Pierre Gisel et ses collègues ont lancé des collections dont le trait dominant était la diversification du discours théologique par rapport aux grands credo précédents. Cet éclatement du discours a désarçonné pas mal de pasteurs.

Début des années 1990, à votre arrivée, ce mouvement touche à sa fin?

Le bouquet final de Pierre Gisel a été la publication de l’Encyclopédie du protestantisme en 1995, chef-d’œuvre de la pensée protestante de la fin du XXe siècle: 300 auteurs, plus de 1300 entrées, 40 grands dossiers, 800 illustrations. L’ouvrage a reçu un accueil très important en France et en Suisse. Elle s’est vendue à plus de 10 000 exemplaires. A ma grande surprise, la nouvelle Histoire de la littérature en Suisse romande ne comprend pas une ligne là-dessus. Cette absence montre la perte d’influence naturelle du protestantisme. C’est peut-être aussi le signe que cette encyclopédie a été le mausolée de quelque chose qui a disparu.

Pas facile d’arriver après la publication d’un tel monument. Quels ont été vos axes éditoriaux?

Au niveau des ventes, tout ce qui, dans nos collections, concernait le christianisme primitif et la rédaction de l’Ancien Testament suscitait un grand intérêt du public. S’il fallait développer un domaine, c’était celui-là. J’ai rencontré le concours immédiat des deux spécialistes suisses de réputation internationale, Daniel Marguerat et Thomas Römer. Les introductions à l’Ancien et au Nouveau Testament, lancées et éditées avec eux, atteignent bientôt les 10 000 exemplaires de vente.

Pourquoi ce succès?

C’est l’envie de comprendre les racines de sa propre culture mais sans passer par l’Eglise et sa vision confessionnelle. On entend dire dans le public: «On apprend des choses que l’Eglise nous a caché!» Nos livres proposent des instruments pour comprendre comment les premières histoires chrétiennes se sont écrites, non pas par une révélation divine mais par des auteurs variés et surprenants. Grâce à Thomas Römer et son prédécesseur Albert de Pury, le même phénomène se produit avec l’Ancien Testament. La réputation internationale de Labor et Fides, en Angleterre et aux Etats-Unis, repose principalement sur nos collections bibliques.

La fameuse série d’émissions «Corpus Christi», sur Jésus, en 1997 sur Arte, a-t-elle accompagné ces succès éditoriaux?

Bien sûr. Beaucoup des chercheurs interviewés dans Corpus Christi sont d’ailleurs des auteurs de Labor et Fides. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, les deux réalisateurs, ont établi des liens avec nous. Je leur envoyais tous nos livres.

Et sur la pensée protestante, le fonds historique de la maison, qu’avez-vous lancé?

C’était plus compliqué. Les Facultés de théologie sont entrées dans une période de crises, dont la dernière se conclut ces jours-ci par la fermeture de la Faculté de Neuchâtel. Nous avons forcément pâti de ces événements qui sont le reflet de la chute des grands récits et des grands systèmes. Les églises se sont vidées de leur matière grise et ont perdu en surface sociale, intellectuelle et financière. Les milieux protestants n’ont pas su garder leurs élites ni suffisamment se renouveler.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Lytta Basset, une de vos auteurs phares?

Malgré la crise, ou grâce à elle, un renouveau théologique s’est produit, dont Lytta Basset est la représentante la plus symptomatique. On a publié sa thèse de doctorat, Le Pardon originel, en 1994. Tiré à 500 exemplaires, le livre s’est vendu à 5000. Aujourd’hui, nous la coéditons avec de gros éditeurs français.

Comment a-t-elle trouvé son public?

Son approche est la suivante: depuis des siècles, le christianisme culpabilise le croyant. Au point d’avoir créé une barrière entre le croyant et la source spirituelle du christianisme. Lytta Basset s’attelle à démonter ce carcan puritain et moralisateur pour permettre une relation beaucoup plus personnelle avec le Dieu de la Bible. Elle aborde des questionnements théologiques en les ramenant à des dimensions plus psychologisantes mais avec des outils théologiques de première qualité.

C’est une piste pour renouveler l’approche de la foi aujourd’hui?

Les grands livres de théologie rebutent, ils s’adressent à des gens qui n’ont plus les outils pour les comprendre. Il faut trouver de nouvelles façons d’exprimer les choses. La Petite Bibliothèque de spiritualité, lancée notamment avec Lytta Basset, réunit une vingtaine de titres proches de la poésie religieuse. La dernière parution, L’Autre Dieu, a obtenu deux prix. A partir de sa thèse sur le Livre de Job, Marion Muller-Colard, l’auteure, parle de son expérience personnelle et propose une sorte de méditation narrative et théologique. C’est peut-être un chemin pour une réorientation des écrits théologiques.

Pourquoi quitter Labor et Fides maintenant?

Je me suis dit qu’il fallait inviter quelqu’un de la nouvelle génération pour lancer ce chantier. Matthieu Mégevand, mon successeur, a 32 ans. Il a l’âge de Marion Muller-Colard. Je les ai tout de suite mis en contact. Il faut des auteurs de cette trempe pour créer de nouvelles dynamiques.

Des dynamiques qui se situent toujours en dehors de l’église?

Les lecteurs veulent fabriquer leur propre système: faire du bouddhisme le matin et des méditations chrétiennes le soir, pour parler vite. Il faut répondre à cette demande. Sans moraliser les réponses. Il faut plutôt accompagner. Le livre est un bon outil pour cela.

Et la recherche théologique?

Depuis quinze ans, en Suisse romande, la recherche en théologie est souvent déconnectée des enjeux contemporains. On peut espérer un sursaut avec la nomination récente de nouveaux professeurs. C’est une des raisons qui me font partir. Une nouvelle direction permettra peut-être à la relève de proposer de nouvelles initiatives. C’est mon calcul.

Que peuvent apporter les théologiens sur les problématiques contemporaines?

Le religieux revient en force. L’attentat contre Charlie Hebdo a identifié ce constat. Mais sous quelles formes? Sous des formes uniquement néoconservatrices, extrémistes? Comment préserver ou amener les questionnements culturels et historiques dans un climat de plus en plus identitaire? Les théologiens doivent impérativement se saisir de cette actualité. Entre la laïcité stricte voire intégriste et l’extrémisme religieux, il existe un espace qu’il faut occuper avec un rapport décomplexé au religieux. Et dans ce créneau, les protestants ont une carte à jouer.

Pourquoi?

Parce qu’ils incarnent une tradition qui a inventé la laïcité et qui a inscrit la diversité des opinions religieuses à l’intérieur même des églises. C’est une vraie tradition, libérale, qu’il faut maintenir. C’est celle du rationalisme au cœur de la spiritualité. J’ai essayé de maintenir cette tradition, mon successeur la porte aussi. Mais ce n’est pas gagné parce qu’elle nécessite une réflexion sur soi et pas seulement l’application de recettes. L’enjeu est là.

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Gabriel de Montmollin

«Maintenir la rationalité au cœur de la spiritualité est une tradition, libérale, qu’il faut défendre»
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