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Gabriella Zalapì: «Antonia est un cocktail Molotov»

En puisant dans ses archives familiales, la plasticienne italo-genevoise signe un premier roman envoûtant. «Antonia. Journal 1965-1966» retrace le combat d’une femme pour sa liberté

Antonia. Journal 1965-1966, premier roman de Gabriella Zalapì, s’ouvre sur une photo, ancienne: dans ce qui semble être un parc, une jeune femme en chapeau et longue jupe est assise en amazone sur un cheval qui se cabre, au sommet de sa puissance, les muscles des pattes arrière brillants, comme enduits de graisse. La jeune femme est étonnamment calme, comme étrangère à la fougue de l’instant. Ou alors, au contraire, la peur la fige, tandis que sur le côté gauche de l’image, un homme bondit, bottes et veste cintrée de cavalier, casquette de cadet sur la tête. Ses pieds ne touchent pas le sol, il est suspendu, danseur improvisé, à jamais figé dans sa tentative de calmer l’animal, de redresser la situation. Graphique, dynamique, l’image saisit un moment de bascule. A la regarder, la respiration se coupe: envol vers la liberté ou catastrophe?

En amazone

Plasticienne, spécialiste du regard, Gabriella Zalapì a choisi cette entrée en matière avec soin. Le décor, le rang s’imposent avant même l’entrée en scène des êtres de chair qui y vivent et tentent de tenir. Et c’est une femme qui commence à parler à la page suivante, Antonia, sous la première date du journal qu’elle tient par-devers elle et qui constitue la matière même du roman. 21 février 1965. La voix de cette femme, ses mots détonnent à première vue avec la photo: «Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique.» Ce sont les premières phrases.

Cette femme-là est allongée, immobile. Elle parle d’une façon qui ne colle pas avec la longue jupe de la femme assise en amazone sur le cheval. Mais à la phrase suivante, Antonia bondit hors du lit. Elle se cabre, on l’imagine courir, les muscles encore engourdis par le sommeil mais tendus à faire mal pour attraper la gouvernante qui emmène son fils Arturo à l’école. Antonia veut savoir où ils vont. «Nous allons à l’école, of course», répond la nurse «de son petit air choqué. Elle m’a pratiquement claqué la porte au nez. Puis je me suis souvenue qu’hier soir au dîner, j’avais promis à mon fils de l’emmener en classe ce matin. J’ai eu honte.»

Silence du rêve

Le journal d’Antonia est le récit d’un combat. A Palerme, dans les années 1960, dans une famille qui croise la haute société anglaise, viennoise et italienne, Antonia va réussir, petit à petit, à rompre les brides pour enfin se redresser, se tenir debout. Le prix de cette liberté sera lourd, à l’aune de la violence familiale et sociale qui l’empêchait. L’idée de restituer cette histoire d’émancipation par la forme d’un journal explique pour beaucoup la force d’envoûtement de ce roman court.

Les entrées du journal placent le lecteur aux premières loges, dans les yeux d’Antonia, sous sa peau. Ces brèves vignettes qu’Antonia choisit d’écrire sur le papier sont mises en lumière, très subjectives, comme une succession de moments de vie suspendus dans le silence, celui de l’introspection, du sommeil, du rêve ou de la banalité, celle qui ne mérite pas d’être inscrite dans un journal. Et c’est précisément dans ces silences que le lecteur écrit son propre livre à partir des combats d’Antonia. Dans le triangle auteur-personnage-lecteur, Gabriella Zalapì sait se faire oublier.

Une illusion permise par la justesse de la voix d’Antonia. Un élément clé dans la mise en mouvement du personnage est l’apparition des cartons de Nonna, la grand-mère tant aimée morte quelques années plus tôt, seule alliée, seule source d’amour dans la famille. Les lettres et les photos que les cartons recèlent vont permettre à Antonia de remonter la lignée des femmes et les raisons du malheur. Gabriella Zalapì a grandi en Sicile. Son arbre généalogique comprend aussi des branches anglaises, viennoises et siciliennes. A 10 ans, elle est arrivée à Genève, où elle a été à l’école publique puis aux Beaux-Arts, d’où elle est sortie diplômée en 1997. Elle vit aujourd’hui à Paris. Comme artiste, la peinture et le dessin sont ses modes d’expression.

Le Temps: Pourquoi ce livre aujourd’hui?

Gabriella Zalapì: J’écris depuis toujours, des textes en prose, de la poésie, mais je n’ai jamais pensé en faire quoi que ce soit. Pour mon diplôme, aux Beaux-Arts, à côté du travail pictural, il fallait rendre un texte théorique. Au lieu de cela, j’ai fait un travail d’écriture. Depuis, je n’ai plus cessé.

C’était un prolongement à la peinture?

Une façon de prolonger le travail sur le regard. Comment regarde-t-on les choses? Comment donner du sens aux images? Comment l’agencement des images influe sur le sens qu’on leur donne? Que cache, que révèle une image? En sortant des Beaux-Arts, j’ai fait un travail pictural sur les albums de famille, en reproduisant mes propres photos familiales.

Celles que l’on retrouve aujourd’hui dans le livre?

En partie.

Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture d’«Antonia»?

Il y a trois ans, j’ai reçu un coup de téléphone d’un musée autrichien qui voulait reconstituer des biens spoliés à mon arrière-grand-père, pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet arrière-grand-père, Vati, juif autrichien, était collectionneur d’art. Le musée nous demandait de fournir quantité de documents. J’ai dû me plonger dans les archives familiales, ce que je n’avais jamais fait jusque-là. Parmi les lettres, les papiers, les photos a émergé la vie d’Antonia que je ne connaissais pas ou plutôt dont je ne connaissais pas les deux années que je raconte dans le livre. Elle m’a immédiatement intriguée.

Pourquoi?

J’étais mère depuis peu et le fait qu’elle quitte tout pour vivre librement m’a fortement impressionné. Tout, c’est-à-dire aussi son fils. J’ai voulu comprendre ce qui lui était arrivé.

Antonia ne faisait pas partie de l’histoire officielle de la famille?

Elle se trouvait dans une zone de silence. En faisant ce qu’elle a fait, elle a provoqué un gigantesque scandale.

Le personnage du livre est-il proche de la réalité?

L’Antonia du livre est un personnage que j’ai construit en mêlant fiction et faits réels.

A la fin du livre, un arbre généalogique donne des repères au lecteur. On découvre que tous les protagonistes du livre sont morts sauf Antonia. Comment le livre a-t-il été reçu?

J’ai demandé l’autorisation avant d’écrire. Ne sachant pas ce que ce livre deviendrait, je me suis permise beaucoup de liberté. Aujourd’hui, je ne sais pas si je me le permettrais de nouveau. Mon défi était d’aller jusqu’au bout de l’écriture, de nourrir ces personnages et d’être juste avec eux. Pour le moment, les réactions de la famille sont bonnes.

Qu’avez-vous découvert d’autre dans ces archives familiales?

J’ai découvert avec une grande précision toute la vie de mon arrière-grand-père, le grand-père d’Antonia. Il avait toujours été présent dans ma vie comme une sorte de fantôme. J’ai grandi avec ses tableaux, que je regardais énormément. Pour la première fois, je me suis intéressée à son parcours, à la migration des Autrichiens, à la spoliation des juifs pendant la guerre. Ce passé avait toujours été présent en moi, mais pour la première fois j’ai décidé de ne plus lui résister.

Ce passé vous a pesé?

Pendant mon adolescence, oui. Je me disais qu’il fallait vivre au présent, que je devais cesser d’avoir en permanence un pied dans le passé. Face aux demandes des commissions de restitution des biens, je me suis autorisée à plonger dans le passé à corps perdu.

Comment est venue l’idée d’écrire un journal?

J’ai essayé d’écrire à la troisième personne, mais je n’arrivais pas à entrer dans le personnage. Il fallait que j’écrive à la première personne. En même temps, j’avais envie d’écrire en fragments. Je voulais imiter la façon dont la mémoire opère. Elle surgit puis disparaît pour réapparaître quand on ne s’y attend pas. Le journal est parfait pour imiter ce processus. Le journal permet aussi de ne pas tout dire. Dans tout mon travail, je tiens à laisser une place au spectateur ou au lecteur pour qu’il puisse se raconter sa propre histoire.

Les photos jouent aussi un grand rôle dans le livre. Comment les avez-vous choisies?

Je connaissais les photos qui se trouvaient dans les albums, qui sont des narrations déjà construites. Dans les archives, je suis tombée sur les photos brutes, les déchets, les négatifs. Les photos qui sont dans le livre disent un climat. Je ne les ai pas légendées pour ne pas les figer et laisser au lecteur la possibilité de le faire lui-même.

Comment sort-on de l’expérience de se mettre dans la peau d’Antonia?

Elle continue de me poser des questions. Je ne sais pas combien de femmes sont capables de prendre comme elle sa liberté à bras-le-corps. Comment a-t-elle réussi à sortir de son enfermement, c’est ce qui m’a porté pendant l’écriture. Antonia est une somme de paradoxes et d’oxymores, un vrai cocktail Molotov.


Gabriella Zalapì

Antonia. Journal 1965-1966

Zoé, 104 pages

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