«Comment ça va? Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi bien dormi/Le week-end bien passé, t’as glandé/La famille, les enfants, les amis, le barbec annulé par la pluie/Est-ce que ça va? T’es sûr que ça va? Tu ne me caches pas quelque chose que je devrais savoir: un divorce, un cancer, ta belle-mère, une mauvaise dépression…?» La nuit vient de tomber en ce 16 juillet 2021 à Arles: Gaël Faye a le verbe fort, la présence intense. Arpentant la scène du théâtre antique, il crée un improbable trait d’union entre art romain et hip-hop. En quelques instants, la connexion avec le public est établie, bientôt transformée en communion. Authenticité et engagement, franc-parler et poésie: Gaël Faye est un peu de tout cela à la fois.

Cette soirée du festival Les Suds à Arles, dédiée à SOS Méditerranée, n’aurait pas pu trouver meilleur ambassadeur que cet artiste franco-rwandais. Le performeur-écrivain est sur scène ce qu’il est à la ville et aussi probablement à l’intime: un indéfectible avocat de l’humain avec ses failles et ses faiblesses. Son premier et unique roman à ce jour, Petit Pays, a créé un véritable raz-de-marée littéraire. Sacré Goncourt des lycéens dès sa sortie en 2016, il a été traduit depuis en 45 langues et porté à l’écran l’an dernier. Discussion en avant-première de son concert genevois, le 21 octobre, dans le cadre du festival Voix de Fête.

T Magazine: Trois ans après la parution de votre roman Petit Pays, comment vivez-vous son succès phénoménal?

Gaël Faye: J’ai ouvert la boîte de Pandore avec ce roman. Je ne pensais toucher personne et je suis devenu d’un coup le représentant d’une région dont l’histoire est passée sous silence. Ce fut une déflagration. Les gens me disaient: «Ah oui, je ne savais pas que le Burundi existait, je ne savais pas ce qui s’était passé au Rwanda.» Soudain, je me suis rendu compte de la portée de la littérature, de l’écriture. J’ai vu qu’un roman pouvait avoir une incidence même dans la réflexion de décideurs, d’enseignants. Je n’avais pas conscience qu’un texte écrit pouvait aller aussi loin.

Vous êtes donc d’accord avec Nelson Mandela qui considère que la voix des artistes permet parfois d’aller plus loin que celle des politiques?

Complètement. L’art entre vraiment dans l’intime, mais sans crier gare. Quelqu’un ouvre un livre et va en ressortir changé sans même s’en être rendu compte.

Nous sommes la première génération qui cherche à mettre des mots sur ce qui est arrivé à nos parents. Eux ont été au front, ont dû survivre. Nous sommes les bénéficiaires des fruits de ce combat-là.

Quand avez-vous commencé à écrire?

Toute mon enfance, j’ai écrit des lettres à ma mère qui vivait à l’étranger et que je ne connaissais pas vraiment. Mais c’étaient juste des lettres de petit garçon. C’est en mars 1995 que j’ai commencé à écrire en y insufflant un supplément d’âme. Il y avait alors une recrudescence des combats dans Bujumbura, j’ai perdu des amis, j’ai été menacé de mort. Je me suis mis à la poésie dans cette situation traumatisante parce que cela m’apaisait. Et cela ne m’a jamais quitté.

C’était une façon de vous évader du quotidien?

Je partais du quotidien, mais j’essayais par les mots de dompter ma peur. J’avais 12-13 ans. Cela reste des poèmes d’enfant. Ils sont dans une boîte chez moi et je ne les ai jamais relus. J’ai eu envie de le faire lorsque j’écrivais Petit Pays mais je n’ai pas osé. Je pense que je fais partie d’une génération qui a subi des stress post-traumatiques. Nous n’avons jamais été soignés parce que nous sommes trop nombreux à être dans ce cas. Ma façon de me soigner, c’était l’écriture. Encore aujourd’hui, écrire reste une façon de poursuivre cette cure.

Les personnages de mères dans Petit Pays sont absents ou profondément marqués par leur destin. Quelle est votre relation avec votre mère?

Ma mère a un rapport difficile à sa propre histoire. Elle fait partie de cette génération qui a dû fuir des massacres, des pogroms, qui a dû raser les murs pendant trente ans au Burundi. Ma relation avec elle est basée sur beaucoup de silence. Comme toute sa génération, elle considère qu’il faut avancer, ne pas se retourner sur le passé. Nous, nous sommes la première génération qui cherche à mettre des mots sur ce qui est arrivé à nos parents. Eux ont été au front, ont dû survivre. Nous sommes les bénéficiaires des fruits de ce combat-là. Le Rwanda est stable depuis trente ans. 70% des jeunes Rwandais sont nés après 1994, dans une société qui se veut post-ethnique. On est la génération qui pense que nous devons raconter, questionner. C’est pour cette raison aussi que mon roman a déclenché un petit tremblement de terre auprès des Burundais et des Rwandais. Chacun d’eux pourrait raconter l’intrigue de Petit Pays.

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Qu’est-ce qui vous a attiré vers le hip-hop?

Quand je suis arrivé en France, j’avais l’impression qu’il fallait demander la permission pour tout. Je voulais faire du basket, mais cela nécessitait une visite médicale et de l’argent pour s’inscrire au club. J’ai ensuite voulu faire de la musique, et là c’était l’entrée au conservatoire. Ma famille ne comprenait rien à tout ça. Je n’avais pas les codes de la société française. Je vivais à Versailles, une ville riche, ce qui compliquait encore les choses. Soudain, je suis tombé sur un lieu où il y avait plein de jeunes qui faisaient les choses par eux-mêmes, qui n’étaient pas chapeautés. Ils graffaient, ils dansaient. Ils avaient des micros, ils écrivaient. En plus, il y avait de l’amitié, un sentiment de liberté, un regard sur le monde. Le hip-hop de ces années-là était marginal, l’expression des immigrés. Je pouvais en faire partie avec mon histoire sans que cela soit bizarre. On vivait notre passion sans demander la permission à personne.

Vous êtes récemment retourné vivre au Rwanda. Qu’est-ce que cela fait de s’installer dans le pays de ses origines sans le connaître vraiment?

Le Rwanda a d’abord été un fantasme. Petit, c’étaient les grands-mères qui parlaient du «pays du lait et du miel», du pays où tout était parfait. En 1990, quand le FPR (Front patriotique rwandais) a commencé à attaquer, j’avais 8 ans. J’avais envie de partir au front me battre. Je savais qu’il y avait des gamins de 12 ans, de 13 ans, qui partaient. Je voulais participer parce que j’avais l’impression qu’on allait récupérer ce paradis. Tous ces gamins et jeunes adultes, qui sont partis et qui ont pris le pouvoir avec Paul Kagame, ne connaissaient pas le Rwanda, mais ce qui les a fait se battre et y aller, c’est ce rêve alimenté.

Ensuite, j’ai découvert le Rwanda en juillet 1994, juste après le génocide. Et là, ça m’a fait peur. Toute ma famille avait décidé d’aller s’y installer. Moi, je suis parti en France terminer ma scolarité, mais je revenais en visite chaque été. A ce moment, le Rwanda sentait la mort. Il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité. Tout le monde avait l’air hagard, traumatisé. Tout était sombre. On aurait dit un pays de fantômes. Tout me ramenait au génocide. Les années passant, j’ai assisté à des transformations incroyables. J’ai vu une nouvelle génération naître, grandir, avoir une nouvelle vision des choses.

Les personnes de ma famille qui ont lu le livre m’ont toutes dit que c’était le premier livre qu’elles lisaient en kinyarwanda. Quand Dorcy Rugamba a présenté mon livre à Kigali, il a dit: «C’est la première traduction français-kinyarwanda depuis la Bible!»

C’est pour cela que vous songez à nouveau à vous y installer prochainement après plus d’une année passée en France?

Quand ma femme – qui a un parcours similaire au mien – et moi avons eu nos enfants, nous nous sommes posé la question de savoir comment leur transmettre le pays. On s’est vite rendu compte que pour elles, le Rwanda c’était le génocide. J’ai repensé à mes copains que je voyais en France quand je suis arrivé à l’âge de 13 ans. Ils venaient du Sénégal ou de l’Algérie et ils parlaient du bled, mais à la façon dont ils en parlaient, je voyais bien qu’ils ne connaissaient pas la réalité. Je ne pouvais pas m’imaginer avec deux filles adolescentes parlant du Rwanda avec des trémolos dans la voix et voyant le pays uniquement comme une histoire de douleur.

Quand on vit sur place, on apprend aussi à comprendre. Même si cela peut sembler étrange dit comme ça, le génocide devient un mouvement dans la vie. C’est un traumatisme qui est partagé par tous les Rwandais, les familles des anciens bourreaux tout comme les familles des anciennes victimes. Comme un point d’orgue historique qui façonne le pays, qui façonne la relation que les Rwandais ont entre eux.

Un portrait de Gael Faye en 2017: Gaël Faye, retour à sa petite musique de nuit

Comment a été reçu votre livre en Afrique?

En Europe, les gens étaient beaucoup plus touchés par toutes les questions liées au génocide, à la violence alors qu’au Rwanda, on me parlait surtout du début du livre, les histoires d’enfant: le chapardage des mangues, la circoncision, le vol du vélo. J’ai fait des ateliers dans les écoles et les élèves me disaient: «Ah, mais on peut dans un livre raconter notre quotidien et ça peut intéresser les gens?»

«Petit Pays» a été traduit en kinyarwanda. Un autre parcours du combattant?

L’Afrique est le continent oublié de l’édition. Pour faire traduire le bouquin en kinyarwanda, j’ai un ami belgo-rwandais Dorcy Rugamba qui a dû créer une maison d’édition sur place. Malgré nos efforts, nous n’avons jamais réussi à faire imprimer le livre au Rwanda. Nous avons dû le faire en Europe puis importer les livres. Cela montre bien que quelque chose ne fonctionne pas dans le voyage de l’imaginaire. On raconte une histoire du continent, mais il faut que cela passe par l’Europe avant de pouvoir revenir sur le continent. Et il n’existe pas à ce jour d’autres traductions en langue africaine. J’essaie actuellement la traduction en swahili, mais ça prend du temps… Bien souvent, sans l’aide de structures de coopération, comme l’Alliance française, il est impossible de mener ce genre de projets à terme…

Est-ce un frein pour la relève?

Comment un jeune peut-il se projeter dans un quelconque travail d’écriture quand il voit qu’aucune industrie du papier n’existe? Cette réalité bloque les imaginaires. De dire «Africa is the future» ou «Africa is the new hype», c’est très bien mais encore faut-il construire cette Afrique. Ce ne sont pas les slogans mais des gens qui vont mettre les mains dans le cambouis qui peuvent faire changer les choses. Chimamanda Ngozi Adichie, c’est génial, Gaël Faye, c’est génial, mais on est quoi? Peut-être 0,00001% de l’histoire de ce continent qui pourrait s’exporter. Et on est obligé de le faire en sortant de l’Afrique. Les personnes de ma famille qui ont lu le livre m’ont toutes dit que c’était le premier livre qu’elles lisaient en kinyarwanda. Quand Dorcy Rugamba a présenté mon livre à Kigali, il a dit: «C’est la première traduction français-kinyarwanda depuis la Bible!»

Après le tsunami du livre, il y a eu l’an dernier l’adaptation cinématographique, faite par un Français, Eric Barbier. Comment vous êtes-vous impliqué dans la conception et la réalisation du film?

La réception du livre a été une grosse surprise pour moi, mais quand le cinéma s’y est intéressé, c’est devenu carrément surréaliste. J’ai eu des dizaines de propositions. J’ai rencontré je ne sais pas combien de producteurs et de réalisateurs. J’ai hésité, je me disais: «Bon, le livre a un écho: est-ce que cela sert à quelque chose d’en faire un film?» Si on fait maintenant un micro-trottoir et qu’on demande aux gens de citer un film qui a été tourné au Rwanda, personne ne sera en mesure de vous en citer un. Forcément quand un producteur me dit qu’il va mettre plusieurs millions et que le film va être montré un peu partout, ça titille ma démarche militante. Je me souviens de l’impact de Hôtel Rwanda – par ailleurs un très mauvais film – sur la représentation du Rwanda à l’étranger. J’étais en déplacement aux Etats-Unis au moment de sa sortie. Quand je disais à l’Américain moyen que je venais du Rwanda, il me répondait: «Ah oui, j’ai vu le film.» En France ou en Suisse aussi, les gens sont un peu plus au courant. Mais pour les Américains, le Rwanda n’existait tout simplement pas avant ce film. Ce qui existe, c’est l’Afrique et c’est tout.

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Pour en revenir au film Petit Pays

Après avoir rencontré plusieurs producteurs, j’ai eu envie de rencontrer les réalisateurs. Et là, je me suis de nouveau confronté à la réalité africaine: Soit je tombais sur des gens qui me disaient: «Ah, je connais bien l’Afrique (avec un grand A) parce que j’ai une maison au Sénégal…» Soit sur des Africains qui estimaient que le simple fait d’être Africain leur donnait la légitimité de faire le film. Je ne partage pas leur avis. L’appropriation culturelle n’est pas une question qui me semble pertinente. Ce qui m’intéresse, c’est le regard d’un artiste sur un sujet. Avec Eric, on s’est tout de suite entendus sur le plan artistique comme sur l’approche. Même si c’était une histoire d’enfant, il considérait qu’il était important de ne pas transiger sur toute la partie politique et historique de l’histoire. Il voulait montrer la guerre, la violence. Un jour, j’aimerais bien pouvoir écrire une histoire sans devoir expliquer Hutus, Tutsis, le FPR, etc., mais c’est trop tôt pour faire ça.

Comment expliquez-vous qu’un aussi petit pays que le Rwanda ait produit autant de célébrités musicales, Stromae, Corneille, vous?

On a une histoire d’exil et un traumatisme. Stromae, Corneille ou moi avons tous été marqués d’une façon ou d’une autre par cette histoire-là. Dans toutes nos interviews, le mot génocide arrive. Ce n’est pas le cas d’autres artistes. A un moment donné, ça raconte quand même quelque chose. Quand la chanson Parce qu’on vient de loin de Corneille est sortie en 2002, tout le monde dansait dessus. Moi, je savais de quoi il parlait. On vient de loin, on vient des charniers. Dix ans plus tard, les enfants chantaient Papaoutai?, en pensant à leur père, sorti faire les courses. Nous, on a pleuré quand on l’entendait. J’aborde cette question de façon plus frontale que mes collègues, parce que le rap, c’est frontal, c’est «explicit lyrics». La chanson, ça doit passer de lèvres en lèvres, c’est quelque chose qu’on peut chantonner. Parce qu’on vient de loin, Papaoutai? sont pour moi deux chefs-d’œuvre qui réussissent à avoir cette double lecture-là.


Concert de Gaël Faye à Genève, Alhambra, le 21 octobre dans le cadre du festival Voix de Fête.