Chaque année à pareille époque, les yeux ronds de Gaël Faye se traversent d’ombres. «Laisse-moi pleurer quand arrivera ce maudit mois d’avril», scandait-il dans sa chanson «Petit Pays», en pensant au génocide du Rwanda. «Petit Pays.»

Une chanson devenue un livre. Un livre devenu un phénomène. Il a dépassé en ventes à Noël une autre histoire d’enfants, «Harry Potter». Il a obtenu des cargaisons de prix, dont le Goncourt des lycéens et celui du roman FNAC. Trente pays ont acquis les droits de l’ouvrage et on ne compte plus les traductions en cours.

Gaël Faye n’est pourtant pas guéri de son enfance, ni d’une sensibilité brûlée. Et ses nouvelles chansons, qu’il présentait jeudi au Festival Voix de Fête à Genève, ne sont pas les cantiques de l’apaisement, ni de la réconciliation. Mais un regard tranchant, bitumineux, sur son temps.

Au fond des catacombes de la Maison de Quartier de Plainpalais, Gaël Faye reçoit dans une loge si minuscule qu’on doit tendre le microphone depuis la douche. Alors qu’il pourrait rester assis sur un fauteuil en rotin devant sa Remington à proximité du Lac Kivu, comme sur la pochette de son prochain mini-album «Rythmes et Botanique» à sortir en avril, Faye décide de reprendre la route. Comme quand on l’a connu et qu’il venait de sortir son premier album solo, «Pili Pili sur un croissant au beurre». Comme quand il tournait avec son collectif de bras musclés et de poètes de la rue, Milk, Coffee and Sugar. Avant de devenir quelqu’un aux yeux du grand public, Gaël Faye était déjà quelqu’un pour un petit public qui connaissait par cœur les vers sévères de ses premières chansons.
Face à cette salle compacte, devant sa propre sœur qui vit à Genève et se dit sa «fan numéro 1», Faye chante «Je Pars», «Ma Femme», «Pili Pili», les refrains d’avant la reconnaissance, les premières pistes autobiographiques d’une enfance raccommodée.

Tout était là, déjà, de son refus des identités assignées, du questionnement de l’idée même de métissage, lui l’enfant d’un père français et d’une mère rwandaise, tout était là d’une enfance qui avait le goût des mangues puis de la peur. Et pourtant sa musique magnifique n’avait pas pris au-delà d’un cercle restreint mais motivé d’amateurs: «Alors, quand j’ai sorti mon roman, jamais je n’aurais imaginé qu’il puisse rencontrer autant de lecteurs. Je n’avais pas pris conscience de la part universelle de cette histoire, celle d’un groupe d’enfants qui vit la guerre à distance.»

«J’ai vengé ce petit garçon»

Non seulement le livre a voyagé. Mais lui aussi est parti vivre, avec sa femme et ses deux filles, au Rwanda. «Ce qui m’a le plus touché peut-être, c’est que ce livre a été bien reçu autant au Rwanda et au Burundi qu’en France. Je craignais qu’on me dise que j’avais utilisé notre histoire pour aller la vendre aux Blancs.» A Kigali, lorsqu’il prend la parole, on refuse des centaines de personnes dans la salle où il s’exprime. Mais rien n’a changé de son regard fragile, cette quête éperdue du mot juste qui lui fait se reprendre, s’arrêter, chercher et douter encore après qu’il a parlé. «Je crois tout de même que ce roman me permet de rassembler enfin en un seul bloc mes identités, l’Afrique, la France. J’ai vengé ce petit garçon auquel, quand il est arrivé en France après avoir fui le Burundi, ses camarades disaient qu’il venait du pays des girafes et des baobabs.»

A Voix de Fête, Gaël Faye gravit la scène dans un petit blouson de combat pailleté. Son spectacle ne ressemble pas à ceux qu’on a vus de lui. Un DJ, un pianiste et trompettiste, une équipe très resserrée, ce n’est plus le caravansérail de ses débuts. «On voulait une formule qui nous permette d’être beaucoup plus réactifs, d’écrire en tournée.» Construits sur la base de samples enregistrés par les Lomax, en particulier des blues sudistes et des chants de prisonniers, mais aussi quelques incursions vers Stevie Wonder notamment, les nouveaux morceaux de Gaël Faye caressent moins que ses anciens. «Irruption» est une puissante harangue hip-hop sur des images de cités délabrées, le constat d’un effondrement occidental par un poète qui l’observe désormais à distance. Plus froide, parfois plus malhabile, sa musique veut éviter à tout prix les pièges du pittoresque tropical mais elle hésite encore à adopter la radicalité des raps très électroniques du Sud états-unien notamment. Elle est suspendue entre deux mondes.

Le très beau morceau «Solstice», où apparaît le poète américain Saul Wiliams et qui traite sans le nommer frontalement du séisme haïtien, ouvre des pistes pour un Gaël Faye au lyrisme acide, dont l’écriture reste profondément animiste mais au service d’histoires moins personnelles. Il est en quête, de toute façon. Gaël ne s’assied pas. Ni dans le triomphe. Ni dans l’amnésie. Il traque ses propres fantômes, dans la musique et dans les livres. «Dans quinze ans, je me vois bien écrire un grand roman du génocide des Tutsis. Mais il faut vivre encore avant cela.» Vivre et chanter.


Gaël Faye, «Rythmes et Botanique» (Caroline, sortie en avril).
Festival Voix de Fête, Genève. Jusqu’au 26 mars. Avec notamment Tété, sa 25.