Il est majestueux. Fin de concert, chapiteau de braise, samedi. Il ouvre ses longues baguettes de bras, tire sa révérence, chemise à carreaux, le corps masaï. Les spectateurs se sont pris une gifle dont ils ne veulent pas se remettre. Il vient de déclamer la rencontre du croissant au beurre et du pili-pili, sa propre naissance à Bujumbura, entre un Français nomade et une Rwandaise exilée. «Malgré toutes les routes crevées d’ornières, dans le panache des poussières des saisons blanches et sèches, malgré le doute, les pluies diluviennes, malgré les torrents de boue qui s’écoulent dans la plaine, le croissant, le piment ont le goût d’un enfant.» Cette chanson, une bourrée tropicale qui accélère comme la valse à mille temps, est un état civil. Gaël Faye, 30 ans, Blanc, Noir, taches de rousseur, quitte la scène. La nuit est jeune.

Dans l’après-midi, il tombe sur Oxmo Puccino, balaise au regard d’enfant, qui jouera après lui. Ils se connaissent bien. Gaël le questionne, sur les tournées, sur la routine, comment s’en prémunir. Ils arrondissent le dos, face à face, l’entraîneur et son boxeur. Il y a quelques années, Oxmo a détrempé le rap. Il a mis de la fiction, des plans fixes, des travellings, dans une musique qui restait souvent engoncée dans le réel. Il a pris de vrais musiciens, de jazz, de rock, pour accueillir les brèches entre les samples. Quand Oxmo a entendu Gaël, il lui a demandé ce dont il avait besoin, comment huiler cette machine qui s’embrayait. On dit parfois que le hip-hop est une culture sans mémoire. Mais dans la rencontre entre ces deux poètes au berceau africain, à la gouaille parisienne, la transmission est directe. Une initiation dont le bois sacré est une forêt de bitume.

Il ne raffole pas du fait qu’on en revienne toujours à son destin, surtout si on en tire un argument de vente. Gaël Faye est né au Burundi; à 13 ans, rattrapé par le génocide du Rwanda qui se fomente dans le silence des balles traçantes, il doit quitter précipitamment son petit pays vallonné. Il écrit son premier texte, dans cette urgence-là. Il ignore à quoi pourraient lui servir des vers quand il s’agit de fuir. Mais il écrit. Arrivé à Paris, dans les ateliers rap des MJC, il écrit. Dans les nuits slam du collectif Chant d’encre, qui font de la France une terre de scansion, il écrit. Quand il forme, avec son plus que frère Edgar Sekloka, le groupe Milk Coffee and Sugar, il écrit encore. Jusqu’à savoir pourquoi. Jusqu’à ce moment où il publie cet album, Pili Pili sur un croissant au beurre, où il n’utilise plus les mots comme des antalgiques, mais comme un acte, sublimé, de présence.

Gaël Faye, un peu avant le concert, reçoit dans sa loge. Un membre de l’orchestre a demandé une bouteille de vieux rhum, «un rituel avant le concert». Il fait froid, de cet hiver qui se perpétue. Faye parle de son patronyme, qui lui-même est un leurre, il pourrait être Sénégalais, il est en fait du Midi, du Massif central. Certains le prononcent «fée»; il faut dire «faille». Dans le morceau «Métis», il se décrit comme un «beau bordel chromosomique». Il a lu à 16 ans Peau noire, Masques blancs, qu’il cite comme un traité d’alchimie. «Quand je suis arrivé en France, je me découvrais Noir alors que j’avais été un petit Blanc au Burundi. A cela, mes parents répondaient que j’étais 50/50. J’ai joué à cela pendant quelque temps. Etre Blanc avec les Blancs. Noir avec les Noirs. L’écrivain Frantz Fanon montre que les hommes de couleur ne sont pas là pour se cristalliser dans une identité. Je suis un fleuve, qui mêle deux affluents.»

Gaël Faye ne s’assied pas dans l’éloge automatique du métissage. Il en appelle à la créolité, il aime Edouard Glissant. «C’est au nom de la culture qu’on nous enseigne le racisme. Le mélange n’apporte pas la solution promise. Dans une société métisse, certains trouvent matière à un désir renouvelé de pureté. Je ne crois pas qu’il suffit de colorer tout le monde pour devenir plus tolérants.» Dans son bric-à-brac des identités cumulées, Gaël Faye enchevêtre le rap des X-Men, de Lunatic, les poèmes de Prévert et René Depestre. Il ne cherche pas à entériner son goût pour l’oralité urbaine par des références académiques. Son «Tout-monde» se nourrit aux sources les plus inattendues, sans qu’elles soient hiérarchisées. Il est capable d’une strophe de pleine fanfaronnade, où il lustre son armure impeccable, puis, d’un classicisme sidérant, en appeler aux muses tragiques. «Arbre temple, arbre univers, la citronnelle borde la rigole entourant la maison. La pluie s’abstient ou dégringole, les pizzas n’ont que deux saisons. Mais quand les trombes s’abattent, elles tambourinent le toit de tôle. Les bananiers deviennent frégates et l’eau cascade sur mes épaules.»

Gaël Faye entre en scène. Il n’a plus peur. Il est un guerrier maigre dont la voix ne souffre aucune réplique. Il reprend des rumbas congolaises, l’afrobeat yoruba, les funkeries de la côte Ouest, une trompette qui ressemble à celle de Freddie Hubbard, on entend le timbre laminé de l’Angolais Bonga qui apparaît sur le disque, on entend le rap de Brooklyn, des langueurs d’étuve, des danses mutines. Une salle entière qui ne l’attendait pas, qui s’exclame au son des belles phrases. Gaël, sur sa route, a substitué le «sac de rimes» au sac de riz de Kouchner. Il lâche des bombes lyriques. «Certains appelleront ça lâcheté ou égoïsme. Je le répète, si je pouvais, j’achèterais de l’héroïsme.»

Après deux refrains, le programmateur du Paléo Festival a pris sa décision. Gaël Faye, cet été, sera de retour chez nous.

Pili Pili sur un croissant au beurre, Gaël Faye,(6D Production/Universal).

Gaël n’utilise plus les mots comme des antalgiques,mais comme un acte, sublimé, de présence

Sur sa route, il a substitué le «sac de rimes» au sac de rizde Kouchner. Il lâche des bombes lyriques