20 ans

Gaffes, bévues et boulettes du «Temps»

Eh oui, il arrive (rarement) qu'un journal de qualité raconte des (petites) âneries. Prenons l’exemple de quelques perles pour tenter d’en comprendre la genèse

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Dans ce journal, on tente de vous transmettre de manière agréable des informations vérifiées (et l’on a tout lieu de croire que la situation n’est pas fondamentalement différente chez nos collègues). Il semble, en comptant honnêtement les coups que l’on se prend sur les doigts et une fois pondérés les désaccords obligés entre tel lecteur et la rédaction sur la manière d’expliquer la marche du monde, qu’on s’en sorte plutôt bien.

Le confessionnal

Enfin pas toujours. Il nous arrive de nous prendre les pieds dans le tapis – et Dieu sait que la moquette de la newsroom est pourtant tendue comme une corde de violon.

Chez nous, ces erreurs sont consignées dans un confessionnal maison, un bloc intitulé «Nous rectifions», placé en bas à droite de notre page Opinions. C’est là que l’on avouera que, pour illustrer tel entretien, nous avons utilisé la photo de Jean-Pierre Cornuz à la place de celle de Jean-Claude Cornaz (avec toutes nos excuses aux intéressés), ou que «l’ancien ambassadeur taliban au Pakistan Abdul Salam Zaeef, arrêté par les autorités pakistanaises puis livré aux Etats-Unis, est considéré par le Comité international de la Croix-Rouge comme un détenu civil, donc au bénéfice de la IVe Convention de Genève, et non de la IIIe comme indiqué par erreur dans notre édition du mercredi 9 janvier [2002].»

Ces rectificatifs sont en général aussi vite oubliés qu’ils ont été lus. Mais on notera que certains d’entre eux ont accédé à la célébrité, voire ont été davantage lus que l’article qu’ils amendaient.

C’est le cas de celui qui concernait l’opération Cracoucass, dans le cadre du différend qui opposait, dans le canton de Vaud, le promoteur immobilier Bernard Nicod à l’entreprise Orllati: «Dans notre article du 15 novembre [2017,] nous avons écrit par erreur que le Cracoucass était l’oiseau hideux du sorcier Gargamel dans les Schtroumpfs. En réalité, le Cracoucass était le produit d’une manipulation malencontreuse par les Schtroumpfs eux-mêmes, sans que Gargamel soit impliqué.» Il fallait que ceci fût dit.

Oublier, s’oublier

Comment ce genre d’erreurs arrive-t-il? Premières causes: le stress et l’inattention. Sur ce terreau-là, les fake news sont devenues un vrai rasoir d’Ockham: nous nous sommes ainsi très récemment fait avoir en relayant une image des pyramides de Gizeh recouvertes de neige – un montage.

Ces erreurs peuvent aussi être la lointaine conséquence d’un endormissement durant les cours de sciences naturelles au collège. A l’été 2011, Louise Bourgeois exposait à Genève Maman, sa fameuse sculpture d’araignée géante, et le journal s’extasiait devant les magnifiques «six pattes» de la grosse bête.

Les cours de géographie peuvent être en cause aussi: l’auteur de ces lignes (natif du Jura) se souvient s’être souvent battu contre des collègues lémaniques persuadés que Moutier était jurassienne – c’était pourtant bien avant le vote historique du 18 juin 2017. L’histoire peut-elle être malmenée, elle aussi? Ça arrive: ainsi, une belle chronique de novembre 2001 sur les radicaux genevois en faisait les descendants d’un certain James Ador – sûrement un cousin de Gustave, ascendant Fazy.

Il y a aussi des choses qui ne s’expliquent pas, des erreurs qui ne peuvent être imputables qu’à de complexes courts-circuits survenant dans le cerveau de leurs responsables. Comme lorsqu’une fusillade survenue en 2014 à Ottawa se déplace, dans l’accroche de une censée l’annoncer, à Toronto. Et comme lorsque l’auteur de ces lignes (encore lui) voulut faire le malin en débutant la chronique du nouveau disque d’une musicienne genevoise (Water Lilly, c’était en 2005) par la description d’un concert qu’elle avait donné à l’Usine Kugler. Manque de chance: le concert décrit dans l’article était celui d’une autre artiste, Kate Wax. On se souvient encore d’un chouette moment de honte téléphonique le lendemain de la publication du sujet:

- M. Simon, vous êtes vraiment certain de m’avoir vue sur scène?
- Euh… Oui?
- Ça m’étonne beaucoup, parce que j’étais à côté de vous dans la salle.

Bref, encore toutes nos excuses.

Prognostications

Ces erreurs, factuelles, sont décelées au moment de leur émission et sont pleinement de la responsabilité de la rédaction. Mais un journal peut produire d’autres étrangetés, qui tiennent peut-être davantage à l’état du monde ou à l’évolution des connaissances. Vous avouera-t-on ainsi que, le 8 novembre 2016, l’élection de Donald Trump nous a quelque peu pris par surprise, nous qui avions bouclé la veille un supplément de 32 pages consacré à la victoire d'Hillary Clinton, et prêt à être envoyé d’un clic à l’imprimerie?

On se souvient aussi avec délices d’une opération réalisée par notre rubrique Economie au moment de l’entrée en bourse de Facebook, en mai 2012. Titre de l’article: «Facebook: l’action à ne pas conseiller à un ami». Les experts y multipliaient les plus sombres auspices: «le titre risque de chuter, comme cela a été le cas pour des entrées en bourse similaires». Un autre: «On peut imaginer qu’une société détrônera Facebook dans deux ans. En général, un service devient désuet en une génération. Et dans ce secteur, une génération ne dure pas plus de cinq ans.» Prémonitoire.

«Un jour ou l’autre, le temps…»

On parlait plus haut de fake news. Le terme sonne neuf, mais ce qu’il désigne a été officialisé depuis des décennies dans toute la presse romande: c’est le poisson d’avril. Toute la presse romande? Non, car un irréductible résiste année après année à la tentation de la blague printanière: c’est Le Temps – il les a même en horreur depuis qu’il s’est fait piéger en mai 2015 en reprenant le plus sérieusement du monde une galéjade de Business Montres évoquant la délocalisation de Patek Philippe en France…

Mais, c’est un choix éditorial, Le Temps ne fait pas de blagues. Quoi qu’en ait pensé l’Agence télégraphique suisse (ATS) un fameux 1er avril 2000: ce jour-là, nous dévoilions le fait que Pascal Couchepin avait exprimé dans un rapport confidentiel ses réserves à l’achat de 186 chars de grenadiers prévus dans le programme d’armement du département de son collègue du Conseil fédéral Adolf Ogi. L’ATS catalogue le scoop comme un poisson, le reste de la presse suit… Il faudra que Jean-Jacques Roth, alors rédacteur en chef adjoint, prenne la plume le lendemain pour se livrer à un type de rectificatif, somme toute assez rare, et dont on résumera la teneur ainsi: non non, juré-craché, nous ne vous racontions pas des bêtises.

Comme toujours, d’ailleurs.

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