Un débat enflamme la Suisse romande sur la rétribution des écrivains depuis que l’auteur Sébastien Meier a publié une tribune dans Le Temps intitulée «Adresse à la «micromafia» de la chaîne du livre romande». Il déplorait de n’avoir pas été payé ni défrayé pour intervenir au Salon du livre et faisait remarquer que l’écrivain était le seul maillon de la littérature à ne pas pouvoir se dégager un salaire.

Depuis, le directeur de Payot Pascal Vandenberghe et la présidente du Salon du livre et de la presse de Genève, Isabelle Falconnier se sont tous deux défendus dans nos colonnes. Mais combien sont finalement payés les écrivains?

A qui profite la vente des livres

Le droit d’auteur d’un ouvrage tourne autour de 10%. Il peut être un peu plus faible chez les auteurs débutants, un peu plus élevé chez les stars ou passé un certain tirage. Parfois, les écrivains touchent 1 ou 2% de plus à partir d’un certain nombre d’exemplaires vendus ou lors d’une réédition.

Les écrivains les plus cotés touchent des à-valoir, c’est-à-dire des avances sur les ventes de leur prochaine œuvre. En Suisse romande, cette avance peut se monter à environ 5000 francs pour un ouvrage dont on attend qu’il se vende à 2000 à 3000 exemplaires. Les stars de la littérature hexagonale comme Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy peuvent toucher plusieurs centaines de milliers d’euros. Ces avances ne doivent jamais être remboursées quel que soit le résultat des ventes.

Les éditeurs aident l’auteur à retravailler son œuvre, la mettent en page et la font imprimer. Ils touchent environ 37% du prix du livre.

Les distributeurs proposent l’ouvrage aux librairies et le leur livrent. Ils touchent entre 20 et 25% du prix.

Les libraires vendent les livres. Ils touchent entre un tiers et un quart du prix des livres.

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Cette répartition des recettes du livre est la même en France.


«Ce n’est pas parce que la littérature romande n’est pas rentable qu’elle est méprisable»

Le Genevois Michaël Perruchoud est à la fois auteur de 11 livres publiés dans plusieurs maisons d’édition, et éditeur à Cousu Mouche.

Le Temps: Combien avez-vous gagné en tant qu’écrivain?

Michaël Perruchoud: J’ai publié 11 livres et gagné environ 50 000 francs en droits d’auteur. Ce n’est pas rien, mais ça ne représente guère que 3000-4000 francs par année. C’est plus que de l’argent de poche, mais ça ne permet pas de vivre.

– Que pensez-vous du débat actuel?

– Que les auteurs et les libraires défendent leur point de vue, ça ne me dérange pas. Une seule chose est insupportable, c’est l’expression du mépris. Il a toujours été difficile de vivre de la littérature. Mais ce n’est pas parce que la littérature romande n’est pas rentable qu’elle est méprisable.

– Les auteurs sont-ils trop mal payés?

– L’auteur vit sur l’orgueil d’avoir publié un livre. Quand il débute, il ne pense même pas à être payé, il pense qu’on lui a fait un cadeau en le publiant. Le système s’appuie beaucoup sur cet enthousiasme. Et ça, c’est franchement dégueulasse.

– Est-ce une spécificité romande?

– En Suisse romande, la littérature est considérée comme un hobby un peu honteux et les librairies sont bien gentilles d’y consacrer un rayon. Les livres s’écoulent à quelques centaines d’exemplaires et pas grand monde ne prend ça au sérieux jusqu’à ce qu’il y ait l’onction de Paris. Les Suisses ont par exemple compris que le livre de Dicker marchait quand les Parisiens ont commencé à en parler. On vante beaucoup le mérite des produits locaux, mais la littérature romande ne fait pas partie du lot.

– Les auteurs sont-ils mieux considérés à l’étranger?

– J’ai été invité deux fois en Belgique pour rencontrer des élèves qui lisaient mes livres. Je n’ai pas été payé pour le faire, mais tous mes frais ont été pris en charge. Surtout, là-bas, on m’a traité comme un auteur, pas comme un petit auteur. J’ai représenté la Suisse aux jeux de la francophonie, à Beyrouth, et là-bas aussi, il régnait un respect généralisé pour les auteurs. On n’avait pas l’impression qu’il y avait une tête d’affiche dont la renommée pouvait éclabousser les autres.

– Y a-t-il des auteurs qui vivent de la littérature en Suisse romande?

– Il y en a quelques-uns. Mais vivre de son écriture n’est pas vivre du produit de ses livres. Ça, il n’y a sans doute que Joël Dicker qui y parvient. Les autres font aussi des travaux de commande ou écrivent pour des spectacles ou le théâtre. Il y a aussi quelques bourses, des prix ou des lectures à la radio. En Suisse alémanique, les auteurs bénéficient d’un tout autre statut et font davantage de lectures publiques rémunérées. Mais il faut dire que c’est une tradition dans les pays germanophones et que ces lectures sont souvent de bonne qualité. En Suisse romande, c’est plus variable.

– Vous êtes aussi éditeur chez Cousu Mouche. Combien cela vous coûte-t-il de sortir un livre?

– Nous imprimons nos livres en Suisse, ce qui d’ailleurs n’est pas vraiment encouragé. Ça nous coûte 7000 francs pour 1000 exemplaires. Nous n’avons pas d’employés, nous n’avons pas d’arcade, nos livres sont stockés chez des particuliers. Nous payons notre place sur quelques salons. Nous essayons de défrayer nos auteurs quand ils participent à des tables rondes ou des séances de dédicace et parfois de les payer. Il nous faut vendre entre 750 et 800 exemplaires d’un ouvrage pour rentrer dans nos frais. Heureusement, nous vendons quelques livres de main à main par internet ou lors des vernissages, ça nous permet de sauver la mise.

– A combien d’exemplaires se vendent vos livres?

– Nous tirons les livres à 1000 exemplaires. Le titre qui a le moins bien marché s’est vendu à moins de 100 exemplaires et le meilleur à 2500. Quand nous en vendons plus de 1000, nous sommes contents. Cela arrive dans un tiers des cas.

– Est-ce une activité lucrative?

– Non, nous travaillons pour la gloire de la littérature et le sourire des auteurs [il rigole]. Nous tournons à l’équilibre. Nous recevons parfois des subventions pour un ouvrage, mais pas tout le temps. Si nous étions sous perfusion, je mettrais la clé sous la porte.