On ne parlait pas encore de lui au passé. Il y a quelques semaines, elle donnait rendez-vous dans un petit café bio de Kingston, New York. En l’attendant, on avait commandé une sorte de décoction magique venue directement du Pérou. Gail Ann Dorsey, en poussant la porte, semblait mesurer vingt centimètres de moins que lorsqu’elle était apparue sur la scène du Montreux Jazz Festival, en 2002, derrière David Bowie.On pourrait raconter la vie de Bowie à travers les musiciens qui l’ont accompagné, les producteurs qu’il a choisis. Les arrangements de Tony Visconti. Les crissements de Brian Eno. Les claviers de grande pompe de Mike Garson, la guitare bandée de Carlos Alomar. Cette armée vivante de compétences, de génie, qui faisait d’un concert ou d’un album de Ziggy une orgie mélomane. Jusqu’à son dernier album où, acrobate, il se réinventait en s’entourant uniquement de jazzmen d’avant-garde.

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Marque de fabrique

Depuis vingt ans, Gail Ann Dorsey était devenue un emblème, presque une marque de fabrique dans le dos de Bowie. Crâne rasé, peau noire, silhouette longiligne, de longs manteaux de science-fiction, sa basse comme une arme de concrétion massive. «Je jouais avec le groupe Tears for Fears, je me trouvais justement chez Roland Orzabal, nous jouions au tennis et j’ai reçu l’appel de Bowie. Il m’avait repérée dans une émission télévisée. Je ne sais pas ce qu’il m’a trouvé, je n’ai jamais osé lui demander. Mais il y a des moments dans la vie où l’on prend conscience du chemin parcouru.»
Un jour, il lui demande de chanter avec lui en duo le tube «Under Pressure», créé avec Freddie Mercury. «J’étais comme une folle. Depuis que je suis gamine, Queen est mon groupe préféré. J’ai vu davantage de fois Freddie Mercury sur scène que n’importe quel autre artiste. S’il jouait cinq soirs à Philadelphie, j’y allais les cinq fois. Rien que sa voix me fait des plis dans l’estomac.» Pendant une semaine, elle se prépare avec des cassettes. Elle doit chanter en même temps qu’elle tient la basse: «J’ai bossé avec un métronome, lentement et de plus en plus vite. Je l’ai tellement répété que je peux aujourd’hui vous la jouer les yeux fermés. Mais chaque fois que j’interprète «Under Pressure», je fais une petite prière pour rendre justice à cette chanson.»

Montreux sous tension

Ce 18 juillet 2002, sur la scène de l’Auditorium Stravinski, la tension est maximale: «J’étais dans tous mes états. Je savais à quel point David Bowie aimait Claude Nobs, qu’il avait vécu dans la région. Je savais aussi que Freddie Mercury avait enregistré là. J’avais l’impression de me retrouver dans un carrefour à l’heure de pointe.» Sous pression. La basse résonne. Les deux voix semblent danser ensemble. Bowie quitte la scène. «Il a décidé de revenir pour jouer l’album Low en entier. Je crois qu’il voulait faire ce cadeau à Montreux. Le groupe était fébrile. J’avais l’impression de redevenir cette adolescente de Philadelphie dont la mère accepte enfin de lui payer sa première basse.»
Bowie a changé la vie de Gail Ann Dorsey, comme il a changé celle de tous les musiciens qui l’ont croisé. Le 8 janvier, le jour de la sortie de son album, elle publiait sur sa page Facebook: «David, tu brilleras toujours comme la plus lumineuse des étoiles, quelle que soit la couleur du ciel.»