Tapez «Serge Gainsbourg» sur le moteur de recherche Internet google.com et vous obtiendrez… «environ» 19 900 entrées! Dix ans après que les dépendances toxiques ont eu raison de lui, Lucien Ginzburg vit. C'est la déferlante dans les médias (lire aussi LT du 2 mars): 4 pages dans Le Monde, 24 dans Libération, une vingtaine dans Télérama, près de 50 dans Les Inrockuptibles, etc. Sans compter les dizaines d'émissions TV, les journées radiophoniques, les (ré)éditions discographiques, les films, les pubs.

Les médias seraient-ils en panne de mythes pour nous asphyxier ad æternam (nauseam?) avec le défilé de Ginzburg, Gainsbourg et Gainsbarre? pour nous remontrer ses frasques télévisuelles: l'embrasement d'un billet de 500 FF, l'insulte à Guy Béart et l'œillade à Whitney Houston? Pourquoi SG, encore et toujours?

Il faut croire qu'il y a un public fidèle, conquis en trente ans de métamorphoses, du sage garçon jazzy au bon vivant usé de la période reggae-funky en passant par l'échec commercial de sa période conceptuelle (Histoire de Melody Nelson, L'Homme à tête de chou). Mais il y a aussi les blessures derrière le panache; l'exploitation de la soûlographie et de la «nicotinophilie»; le dandy fainéant qui séduit les plus belles femmes du monde; un physique a priori handicapant qu'il sublime dans l'excès; le libertaire admiré des clodos comme des milliardaires.

Gainsbourg n'a pas attendu de mourir pour être immortel – c'était d'ailleurs un de ses slogans promotionnels (1989). Il a vécu des médias autant qu'il les a fait vivre, ayant compris très tôt que sa rébellion contre le système ne se ferait pas sans l'exploitation de ce même système. Il a permis à bien d'autres de se décoincer, d'être fiers de s'enivrer ou de fumer comme des pompiers. A bien des adolescents des années 80 de comprendre, via le seul punk qui avait accès au Journal de 20 heures (parce que cet héritier de Vian et de Bacon était cultivé), qu'ils devaient leur propre existence à celle de Gainsbourg avant eux, à celle de ce père qui transgressait.

Au hasard des autoroutes virtuelles, à la question de savoir pourquoi Gainsbourg séduit encore autant, une internaute inconditionnelle répond: «Parce qu'il n'avait pas peur de ne jamais être clean.» Et un autre, tout aussi fan: «Parce qu'il n'avait pas peur des mots.» Parce qu'il n'avait pas peur: les deux réponses usent très exactement des mêmes premiers mots.

C'est une approche: cette absence de peur qui autorise un je-m'en-foutisme classe, parce que les sans-peur sont des modèles de bravoure, admirables et admirés. Il y a d'autres pistes. Celle, évidente, de sa poésie qui sait se nicher dans le quotidien pour le rendre intéressant. Celle, plus évidente encore, du sexe: qui l'a chanté aussi crûment, sans tabous, comme un exutoire collectif aux craintes qu'il suscite? A partir de là, en travaillant de surcroît à une présence vandale dans les médias, Gainsbourg fut propulsé icône moderne, certes marginale mais parfaitement conforme à l'évolution d'une société qui s'est tournée vers les sentiments troubles, l'image fragmentée, pixellisée avant la lettre. Voir les allitérations

pré-hip-hop, voir «Elaeudanla Téïtéïa», voir le portrait queer (en 1984 déjà!) du beau Serge qui orne la pochette de Love on the beat. Canonisé, donc, le saint patron des mouvements de libération issus de 68! Et visionnaire, le breakbeat du «Requiem pour un c…».

Un livre d'Angèle Guller (Le 9e Art, la chanson française contemporaine, Ed. Vokaer, 1978) avait déjà bien compris cet ersatz que se fabriquait le peintre raté, avant même qu'il n'invente Gainsbarre, le double crade: «La musique est aussi perverse et provocatrice que les textes mais de façon si ambiguë qu'on ne sait jamais si ce système d'horlogerie va nous donner l'heure qu'il est ou faire exploser une bombe. […] Que nous décidions d'y participer et voilà que nous devenons l'un des éléments de cette alchimie, que nous changeons de couleur, de substance. Il arrive que le Mr Hyde, en nous endormi, se réveille. Décidément, cet homme est dangereux.»

Dangereux (donc fascinant) au point de détourner La Marseillaise… et, par-là même, de devenir un héros français. Comble de la provoc', dernier outrage qui lui permet d'accommoder l'air du temps à ses visions hypnotiques, à son comportement cataleptique. Dangereux aussi par la permanence de sa libido (jusqu'à la sublime ignominie de son «Lemon incest» avec Charlotte), charge qui en vient à imploser dans le talk-over des dernières années, et dans l'overdose de communication qui se poursuit aujourd'hui à partir du génial marketing gainsbourien, pain bénit des médias.

Mais malgré tout ce que l'on sait de Gainsbourg, comment tout savoir? «Il ne nous livre que le négatif d'une photo dont l'original est au fond d'un tiroir secret», écrit Angèle Guller. C'est sans doute l'ultime raison, dix ans après, de cette aura persistante: il y a encore une énigme secrète à Gainsbourg que notre curio-sité cherche inlassablement à élucider.