Serge Gainsbourg n'a pas rendu populaires que les billets de banque brûlés, les ballerines Repetto de cuir blanc et la Gitane en paquet bleu. Il a aussi insisté sa vie durant sur la distinction entre arts «Majeurs» et arts «mineurs». A l'architecture, à la sculpture, à la littérature et à la peinture, la vocation première de Gainsbourg, le «M» majuscule. A la chanson, même la plus belle, le rang subalterne, la minuscule des objets décoratifs. Gainsbourg, encensé comme l'icône des transgressions et des métissages avant-coureurs, tenait dur comme fer à des hiérarchies de Vieille Europe. Des distinctions qui, durant le même temps, ailleurs, se dissolvaient sans encombre dans un pop art aux vecteurs multiples. Né ailleurs qu'en France, Gainsbourg aurait pu être un Andy Warhol.

La peinture fut la passion tenace et irrésolue de Lucien Ginzburg. Au point de lui servir d'échec fondateur. La peinture, là où l'aspirant avait fixé ses exigences, s'est refusée. En 1953, le jeune Ginzburg renonce au pinceau, mais pas au geste de l'artiste maudit façon XIXe: il brûle presque toutes ses toiles, en sauve une demi-douzaine, parmi lesquelles un autoportrait. Il envisage alors la musique, avec Saint-Germain en capitale, comme un pis-aller, un gagne-pain où l'esthétique classique et classieuse du pianiste de bar passe pour sévère. Trop sérieux, trop froid pour la scène, il faudra la rencontre avec Boris Vian pour que Ginzburg méprise un peu moins la chanson, la découvre capable elle aussi de créer des tableaux. Devenu Serge Gainsbourg, il écrit «Le Poinçonneur des Lilas», puis «La Javanaise» pour Juliette Gréco. «J'ai accosté sur les rivages terrifiants de la variété et j'ai laissé la peinture à la dérive», relate-t-il.

Rivages terrifiants, mais où la liberté des voies n'en sera que plus grande. Du deuil impossible de la toile est née la profusion des rôles et des moyens. Ils se valent bien, tous, puisque aucun ne vaut la peinture. Gainsbourg tient son métier, ses réussites, ses inventions, son personnage à une distance hautaine qu'il traite, jusqu'à sa mort, avec un dédain d'esthète. C'est sa version à lui de «la vraie vie est ailleurs». Sa blessure de petit Lucien contraint de porter l'étoile jaune, sa grandeur perdue de Russe éduqué avec Dostoïevski, les Etudes de Chopin et les heures au piano sous l'œil du père. Avec qui il découvrira ensuite les boîtes de jazz. Gainsbourg a lu les Parnassiens, les Symbolistes. Rimbaldien parmi tant d'autres, peut-être, qui a lu tous les livres et connaît bientôt tous les trucs. Alors qu'il considère le yé-yé comme «de la chanson américaine sous-titrée», il fait décoller France Gall, devient un auteur «tubesque», au point de créer une centaine de titres durant la seule année 1967.

Le peintre contrarié a pu alors être compositeur de chansons et de musiques de films, parolier, interprète, acteur, réalisateur, romancier, bouffon de plateau TV. Et Pygmalion. Tant mieux pour la chanson française, qui a trouvé en cet homme décalé de son temps celui qui collera au mieux aux mythologies du moment. Après le dandysme glacé, les chansons réalistes et l'infusion du jazz, «Gainsbourg et son Gainsbourough ont pris le ferry-boat» en 1969. C'est l'Année érotique, avant les gémissements, inédits en chanson, de «Je t'aime moi non plus». L'Homme à tête de chou contaminé par le rock anglais et l'innocence susur(c)rée de Jane Birkin invente L'Histoire de Melody Nelson, concept-album inégalé dans l'Hexagone depuis 1971.

Depuis sa disparition en 1991, Gainsbourg a suscité nombre de reprises et d'hommages. Le culte suit son cours. Hors terres francophones, il bénéficie aujourd'hui d'un supplément d'aura, en tant que père de la délicieuse Charlotte, autrefois moue terrorisée d'adolescente contrainte au «Lemon Incest», épanouie depuis en comédienne de classe mondiale. Il n'y a pas que Brian Molko, le chanteur de Placebo, qui ramène la figure du dandy libertaire en Grande-Bretagne (où le Frenchie est indécrottablement connu pour son seul duo érotique avec Jane Birkin). Il n'y a pas que Beck ou Rufus Wainwright qui l'exportent sur territoire nord-américain. On peut mentionner Raul Paz, Cubain, Seu Jorge au Brésil, et des cliques japonaises qui dansent transies sur les remix du «Requiem pour un Con», au point qu'on parle de Gainsbourgmania nippone.

Gainsbourg en artiste total? Il a trop copié, emprunté avec trop d'opportunisme pour qu'on lui accorde sérieusement cet adjectif. Et puis, l'auteur de «Black Trombone», de «Melody Nelson», de «L'Anamour», et même le Gainsbourg le plus potache, ne sera jamais éclipsé par le Gainsbourg cinéaste ou écrivain. Touche-à-tout? Sans doute, mais avec la cohérence d'un polymorphe qui ne s'est au fond pas trahi. Artiste «multimédia» d'avant le mot, il a été un fabricant prolixe d'images d'époque, dont la modernité est indéniable. Déclinaison d'arts mineurs, son genre majeur.