Chronique

Galeries d’art: achetez, collectionnez, soutenez!

Les galeries souffrent aujourd’hui d’un coup de mou. Un marché sclérosé par les grandes maisons de vente aux enchères, les intermédiaires, mais surtout un trauma profond laissé par la crise de 2008, estime Nicolas Galley, de l’Université de Zurich

La récente fermeture de la galerie Freymond-Guth, fondée il y a dix ans à Zurich et récemment installée à Bâle, a soulevé de nombreuses questions sur le fonctionnement actuel du marché de l’art contemporain. Dans une lettre teintée d’émotion, mais empreinte de bon sens, Jean-Claude Freymond-Guth s’est adressé au monde de l’art et a encore une fois évoqué l’«aliénation» qui semble le caractériser depuis peu.

Une intense compétition et le rythme endiablé du cirque des foires d’art contemporain épuisent non seulement les galeristes, mais aussi les artistes. Mais alors à qui la faute? Qui peut-on clouer au pilori?

Nombreux seront ceux qui, de manière très politiquement correcte, s’épancheront sur les grands intermédiaires. Picasso déjà se plaisait à les rudoyer. «Le marchand, voici l’ennemi!» déclarait-il à Paul Rosenberg, l’un de ses plus fervents admirateurs et vendeurs. Néanmoins, le peintre espagnol n’aurait pu survivre bien longtemps à Paris sans la bienveillance de ceux-ci. Son statut d’immigré et son français médiocre ne lui promettaient pas une carrière triomphale.

Néanmoins, il est vrai que les grandes enseignes naviguent allègrement dans ce nouveau paysage et sont devenues des géants internationaux aux antennes florissantes aux quatre coins de la planète.

Sur tous les tableaux

Les maisons internationales de vente aux enchères pourraient aussi être tenues pour responsables. Ne se souciant aucunement des conflits d’intérêts, elles jouent effectivement sur tous les tableaux. A la fois actives dans les ventes publiques et privées, elles proposent aussi des services de conseil.

Comme si cela ne suffisait pas, elles organisent des ventes prédigérées pour leurs clients les plus ignorants. En pré-mâchant de façon grossière et peu respectueuse le travail que devrait faire tout collectionneur, elles formatent le marché et favorisent la prolifération nocive des chasseurs de noms et de trophées, braconnant au tromblon plutôt qu’à la carabine. Leur stratégie aggrave certaines tendances, mais elles ne peuvent être accusées de tous les maux.

Mal profond

Les galeries de taille moyenne souffrent du trauma post-2008. La crise financière, politique et sociale qui a affecté l’Europe et les Etats-Unis a laissé des cicatrices profondes, mais souvent invisibles. Le marché de l’art semble avoir traversé ces turbulences de façon exemplaire. Depuis 2010, il paraît ne plus être corrélé à l’économie réelle, même avec son habituel retard de 12 à 24 mois.

Néanmoins, cette douleur lancinante n’est pas liée aux indices et à leur volatilité. Elle vient de nos blessures intestines. Ce mal profond qui persiste depuis près d’une décennie et qui s’est manifesté le jour où Lehmann Brothers déclarait forfait. C’est cette vieille blessure qui nous dissuade de prendre plus souvent le taxi. C’est aussi elle qui nous conduit à thésauriser. Et c’est encore elle qui retient de nombreux avocats, banquiers, dentistes, médecins, petits entrepreneurs, etc. de recommencer à acheter dans les galeries qu’ils considéraient comme des références au début des années 2000.

Or, c’est bien là que le travail se fait. Les grands marchands et les maisons de ventes se nourrissent du travail de soutien, de promotion et de conseil qu’offrent ces structures. Elles sont essentielles pour les artistes et permettent un fonctionnement optimal de toute la scène contemporaine.

Gallery-sharing

Cette situation, qui impacte la Suisse, se comprend pleinement dans les grandes capitales telles que New York. Elle génère une profonde réflexion sur les nouvelles voies à explorer. Des galeristes se regroupent et offrent l’accueil à d’autres collègues basés à l’étranger. Sous l’appellation Condo, ils prônent une forme de solidarité entre jeunes galeristes et permettent ainsi à une structure new-yorkaise de montrer ses artistes dans les locaux d’un collègue londonien pour une durée qui correspond à celle d’une foire. Ils n’ont pas à payer les sommes importantes d’un stand de foire et bénéficient d’espaces d’exposition appropriés. Il s’agirait presque d’un gallery-sharing.

Cet état d’esprit rappelle la démarche de Paris International émanant de jeunes galeristes et qui se tient cette semaine dans la capitale française, en même temps que la magnifique FIAC. Avant que tous les nouveaux modèles ne soient rodés, allez dans vos quartiers et dans vos galeries ou prenez le train pour Paris! Continuez à vous faire plaisir! Il faut refaire fonctionner ce segment et c’est à nous que cela incombe. Achetez, collectionnez, soutenez!

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