Sa musique crie l'isolement. Aux dernières nouvelles, Galina Oustvolskaïa vit à l'écart du monde dans un minuscule appartement de Saint-Pétersbourg. Personne ne sait ce qui l'anime, elle est comme une icône russe, sobre dans la forme, vibrante de l'intérieur. Sa musique ne ressemble à rien, elle est d'une telle violence que Galina Oustvolskaïa passe pour la femme compositeur la plus radicale de Russie. Son catalogue d'œuvres, publié en 1990, ne comporte que vingt et un numéros. Et au lieu de céder à la pression des commandes, elle n'écrit, dit-elle, que lorsqu'elle est «en état de grâce». Voilà pourquoi les six Sonates pour piano, que Markus Hinterhäuser jouera ce soir au Festival Archipel, reflètent l'évolution d'une voix toujours plus forte et intransigeante.

Intransigeante non pas parce qu'elle veut imposer ses lois à la face du monde, mais parce que l'appel vient de l'intérieur. «Sa musique est tellement physique qu'il vaut mieux l'entendre en concert. C'est comme un animal qui sort ses griffes: une fois qu'il vous a saisi, il ne vous lâche plus.» Markus Hinterhäuser parle en homme d'expérience, il a souvent joué l'intégrale des Sonates en concert: «Aucune musique n'exprime une volonté d'expression aussi radicale. A la fin du cycle, qui dure 70 minutes, je suis lessivé mentalement et physiquement. Mais je me sens aussi libéré, l'effet est celui d'une catharsis.» La 5e Sonate (1986) exige de l'interprète qu'il frappe le clavier des poings, «jusqu'à provoquer des saignements», la 6e Sonate (1988) n'est qu'un amas de clusters qui broient la sonorité avec une obstination effrénée.

«Je prie tous ceux qui jouent ma musique de renoncer à une analyse théorique.» Née le 17 juin 1919, Galina Oustvolskaïa forge sa vocation au contact d'un piano, à Saint-Pétersbourg. Très jeune, elle apprend l'allemand chez une amie de sa mère, qui l'initie à Goethe, Schiller et Heine. Malheureuse à l'école, elle entre au Conservatoire de Leningrad en 1939; elle connaît déjà l'homme avec lequel elle partagera une relation proche voire intime, Dmitri Chostakovitch.

Personne ne sait au juste ce qu'ils ont vécu. La jeune femme trouve en Chostakovitch un écho à sa propre puissance masculine. D'après Mstislav Rostropovitch, elle «estimait beaucoup Chostakovitch»; en 1948, «ils partageaient une relation empreinte de tendresse». Sur le plan musical, Galina se débat pour forger sa voix intérieure, au point qu'un jour Chostakovitch lui écrit: «Ce n'est pas toi qui es influencée par moi, c'est moi qui le suis par toi.» Pour preuve, le professeur ira jusqu'à citer un thème de son Trio avec clarinette (1949) dans la Suite sur des vers de Michel-Ange. Mais l'élève s'éloigne, face à ses avances semble-t-il… Dans une interview à la journaliste hollandaise Thea Derks en 1995, Galina Oustvolskaïa déclara: «Aujourd'hui, comme dans les années 50, je rejetais sa musique. Une chose est claire: une figure aussi éminente que Chostakovitch ne l'est pas pour moi. Au contraire, il a brisé ma vie et tué mes plus beaux sentiments.» La 1re Sonate pour piano, datant de 1947, trahit l'influence du professeur, par la nudité des thèmes. C'est une pensée linéaire, bâtie sur des tracés mélodiques empilés les uns sur les autres. Galina Oustvolskaïa a déjà soif de radicalité. Elle répond à des commandes du régime pour survivre; ses partitions les plus personnelles, elle les cache dans des tiroirs. Sa musique est pétrie de références mystiques. «Dans la 5e Sonate, la note ré bémol – «Des» en allemand – est le pivot central, explique Martin Hinterhäuser. Selon moi, cette note symbolise le mot «Deus». L'œuvre a l'allure d'un chemin de croix. La 6e Sonate résonne comme un choral aux proportions gigantesques. On dirait quelqu'un frappant à la porte de Dieu avec un désespoir insoutenable.» La colère gronde. Et malgré son succès en Occident, Galina Oustvolskaïa vit toujours recluse à Saint-Pétersbourg, persuadée que son destin ne peut s'épanouir que par l'ascèse.

Martin Hinterhäuser interprète Oustvolskaïa. Ce soir à 20 h 30 à la salle Ernest-Ansermet de la Radio (Genève). Loc. 022/329 24 22.