Et c’est seulement vers ce temps-là qu’il a commencé à aller sur la place dans le village.

On est en mars. Il fait une grande chaleur déjà. On sent que le vent ne bouge pas, c’est-à-dire qu’on ne sent rien sauf qu’il y a l’herbe qui est immobile tout autour. On a chaud. Et les tablards de la vigne, loin en bas dessous du village, dans la vallée, se mettaient à être comme des draps de foin qu’on aurait étendus les uns à côté des autres, et quand les feuilles poussent sur les ceps, ça devient vert, et on ne voit plus la terre, et on dirait que c’est comme si le foin fauché était rajouté sur les draps. Et les carrés des vignes, sinon, on dirait aussi un vitrail marron et vert, quand la nuit est tombée et quand on se dit si le soleil ne revenait pas.

Il a gardé un chapeau. Il est maigre, ayant perdu (comme on dit).

Il ne parle guère le français, aussi. Il sait juste «Fa pas capona», comme il a appris.

Autrement, il répond qu’il s’appelle Jean. Mais on entendrait plutôt Djaune, dépend comment il parle.

Il ne porte plus toute la barbe, s’étant rasé les joues qui sont encore presque bleuies, sauf la moustache qui est fine comme une aile de choucas. Il a mis un costume de drap brun avec les bords clairs.

A présent, c’est un homme qui marche mais on dirait plutôt qu’il se gêne. Il se gêne solitairement. Chez nous, personne ne sait pourquoi il est venu là. C’est seulement le régent, Séraphin Rencederbo, des fois, qui a l’air de savoir, le saluant comme un de la haute, mais un de la haute qui a passé des misères. Il y en a qui disent qu’il ressemble à Farinet. C’est les vieux. Ils se reracontent aussi le temps du Déserteur. Mais c’est des histoires.

Plusieurs jours plus tard, et encore pendant des semaines, quand il va dans le village, les hommes continuent à ne pas le voir. On dirait qu’il n’existe pas. Ou sûrement, c’est du mépris. Mais les femmes non, étant tout le temps à chercher son regard qui les voit de par-dessous le chapeau, leur donnant brusquement envie d’être fières.

Tout d’un coup, il est entré au café. On était en juillet, maintenant. C’était la première fois. Il a commandé une Henniez lithinée. Alors, c’est Aline qui lui apporte la boisson. Elle est mince, blanche, avec des taches de rousseur sur le pâle des bras, ses gros souliers dépassant le tablier qui bouge presque comme de la poussière rose. Ce n’est pas un tablier de par ici. Elle est revenue de Paris, Aline, elle était couturière là-bas et longtemps. C’est seulement que maintenant, elle est rentrée au village depuis l’hiver passé. Ensuite, ayant versé à boire, elle est restée debout un bon moment, les mains bien à plat, bien posées sur la poussière rose du tissu du tablier. Et lui, il n’est plus le même brusquement, il a pris une serviette en papier, et l’ayant chiffonnée, il a fait une fleur avec, la déposant sur le creux des seins d’Aline. Encore, il a posé son index à lui sur ses lèvres à elle, à la fin. Et c’est fini.

Et Aline, en effet, ne fut bientôt plus pâle du tout, mais rose, la couleur du tablier ayant fondu sur le lait de sa peau, c’est ce qu’on aurait dit, montant sur ses joues et jusqu’à son front et même jusque-là où les cheveux retombent en frisottis à cause de l’émotion qui donne des gouttes de sueur.

Eux, ceux du café, ils n’ont rien vu, pendant ce temps. Il faut dire que ça n’a guère duré. Et que les deux, d’un coup, avaient l’air d’être ailleurs et non plus dans le soir qui tombe sur l’adret, ni dans l’angélus qui avait déjà fini de sonner.

Sauf Jean-Luc Robille. C’est le seul à avoir vu.

On est un petit village de trois cents habitants, pas plus, on a ce qu’il faut, de tout un peu mais assez, deux fanfares, trois partis, les blancs, les jaunes, les gris au milieu, la chapelle, le cimetière, le frigo communal, on n’a pas besoin de l’amour du monde. Ni le goût des histoires.

C’est après qu’on a su, seulement.

Par l’amoureux d’Aline, Jean-Luc Robille. Elle ne l’aime pas, elle. Car il a la jambe gauche raide et boitante, une lambourde lui est tombée dessus, brisant le genou, le tibia, entre autres choses.

On a seulement su après, quand les gendarmes sont montés.

Avant, il était vedette et encore célèbre, bourré aux as comme Crésus, le roi de la mode, le seigneur de l’avenue Montaigne et du monde et aussi celui des revues illustrées.

John Galliano, c’est ainsi qu’il s’appelle. C’est son nom.

On a su que la pierre du vin l’a rattrapé. Et quand le vin se met en ménage avec le cafard, mon pauvre ami… Alors, le cœur se fend comme une bûche dans le foyer. Et la raison avec. Une fois, il s’est mis à insulter une voisine de café et à la recouvrir de saletés d’injures. Et encore pis.

Les gendarmes lui ont laissé la liberté, car ils ont eu l’ordre de Berne. Il avait le droit d’aller où il avait l’envie. Il a continué de laisser croire qu’il était en cure de santé en Amérique, alors qu’il était au village, en cachette. Il est redevenu comme avant, tel un loup mendiant et édenté, rasant les murs et flairant l’ombre. Nous autres l’avons laissé tranquille, on est resté coi, on est un petit village, on a nos affaires, le torrent, les vignes, les prés, les buissons, les pressoirs, le soleil qui dore le foin qui dépasse des granges, le bleu du sulfate sur les murs en tablard, on est toujours dans le milieu. Et puis, voilà que c’est bientôt l’automne, et qu’il est parti pour son procès. Il n’est plus revenu. Aline aussi.