Caryl Churchill, 82 ans, est vraiment une vieille dame indigne. En 2020, grâce à Andrea Novicov, on découvrait au Théâtre de l’Orangerie Du ciel tombaient les animaux, manière aigre-douce de mêler bavardages de grand-mère et prédictions apocalyptiques. Ces jours, mis en scène par Lefki Papachrysostomou au Galpon, à Genève, on savoure Copies, un texte glaçant sur le fantasme de tout parent en échec: reprendre les mêmes enfants et recommencer autrement.

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Comment? En clonant le premier rejeton à 4 ans et en l’envoyant croupir aux services sociaux, tandis que sa réplique bénéficie d’une éducation améliorée. Dingue, non? Mais ce n’est pas tout, car l’autrice britannique a encore une malice dans sa manche. Lors de ce scénario machiavélique, les médecins ont caché au père apprenti sorcier que les cellules souches de son fils avaient été utilisées pour donner naissance à 20 copies! C’est donc une formidable enquête à trous qui se joue devant nous et permet à Serge Martin, dans le rôle du père, et à Angelo Dell’Aquila, dans les rôles des fils, de montrer leur impeccable maîtrise d’un texte volontairement chaotique, reposant sur l’hésitation, la répétition et l’incise.

Le rêve de la deuxième chance

La deuxième chance. Thème narratif très porteur, car tout le monde rêve d’effacer ses erreurs. Ici, le fantasme futuriste prend une teinte malsaine, puisque le père pratique ce tour de passe-passe du vivant de son premier enfant. Tout roule pour lui pendant trente-cinq ans, mais voilà que le fils répliqué apprend comment il est né et ce bonheur artificiel explose sous nos yeux écarquillés. Avec cette difficulté voulue par Caryl Churchill et renforcée par la metteuse en scène: le ballet entre le fils original et sa copie n’est pas très lisible. On ne sait pas toujours à qui on a affaire jusqu’au coup de théâtre final qui tire les choses au clair.

Ecriture raffinée donc, et joliment sadique, de cette auteure britannique. Et mise en scène sévère, comme en apnée, de la part de Lefki Papachrysostomou, dont on a déjà salué Bleu en 2016. Dans un environnement blanc (décor de Célia Zanghi), cinq socles sonorisés par Samuel Schmidiger et Clive Jenkins racontent la colère des fils trompés. Chaque fois que les mots ne suffisent plus à exprimer leur suffocation, les rejetons donnent un coup sur ces éléments et le théâtre tonne de leur ressentiment. Bien trouvé.

Doublure en direct

Comme cette autre idée de filmer en live les acteurs (Tim Robert-Charrue à la caméra) et de projeter leur image sur la toile rapiécée. Façon de rappeler le mythe platonicien de la caverne, ce principe selon lequel, dans la vie, on est souvent leurré par l’ombre, l'avatar, quand on pense voir la réalité. Ce procédé très plastique fait aussi ressortir les traits angoissés de Serge Martin, parfaitement effaré dans le rôle de ce père pris au piège de sa propre machination.

A part le dernier tableau, lumineux, qui raconte qu’on peut toujours choisir la version solaire de la vie, le spectacle n’est pas une partie de plaisir. Il oppresse, dérange, sidère. Et met en garde contre le fantasme de toute-puissance que permet désormais la science.

Copies, Galpon, Genève, jusqu’au 6 mars.