Scènes

Au Galpon, on passe du jour à la nuit en dansant

Pour sa nouvelle chorégraphie, Nathalie Tacchella raconte l’opposition entre la contrainte diurne et la libération nocturne. Plaisant, mais plus illustratif qu’intense

Le jour, les hommes besognent et produisent, soldats aux uniformes boutonnés qui s’alignent sur l’économie de marché. La nuit, les mêmes enfilent pantalons de couleur et hauts pailletés et laissent leur corps s’exprimer sans retenue sur de la musique secouée. Voilà, à gros traits, le résumé de Nuit et jour, nouvelle pièce de la chorégraphe Nathalie Tacchella à découvrir au Galpon, à Genève. Réussi? Disons que la traversée nourrie par les images de Nicolas Wagnières a du charme, mais elle manque d’intensité. Comme si elle était trop illustrative… Par le passé, la chorégraphe genevoise a signé des créations plus abstraites qui recouraient à des bâtons, des pierres ou des tables, et ce travail exigeant et haletant sur la matière semblait plus singulier.

Durant toute la pièce, six femmes d’âge mûr sillonnent le plateau, se posent sur les côtés de la scène, regardent le public ou déshabillent les personnages. Pour la première fois, Nathalie Tacchella recourt à des présences muettes et neutres qui, comme les spectateurs, regardent les danseurs (Marion Baeriswyl, Fabio Bergamaschi, Carl Crochet, Ambre Pini et Diane Senger). Pourquoi? Pour rappeler «que tout cela s’est déjà passé, qu’avant nous et ailleurs, d’autres personnes ont vu, d’autres personnes ont dansé, d’autres personnes ont cherché et d’autres personnes ont peut-être trouvé. Un relais entre le public et les perfor­meurs.euses, un lien entre hier et aujourd’hui, un rappel que nous ne sommes jamais tout à fait seul.e.s.», explique l’artiste dans le dossier de presse.

De fait, ces femmes dégagent de la bienveillance, mais, quand la disco prend possession du plateau, on aimerait que ces passantes entrent aussi dans la danse. Leur présence placide devient subitement incongrue et on se met à penser aux grands-messes jubilatoires de Marco Berrettini ou aux propositions collectives de La Ribot dont personne n’est exclu. Tant qu’à invoquer la libération de l’individu par le mouvement, pourquoi ne pas inclure les témoins dans ce trend exaltant?

Civilisation qui s’accomplit

Sans doute parce que la séquence disco est tout sauf débridée. Elle est réglée, agencée au pas près comme le reste de la production. Depuis le tas initial qui voit des êtres d’avant l’humanité avancer sur le sol au moyen de reptations jusqu’à cette scène où les soldats trottent comme des chevaux et construisent une tour de lumière, la dramaturgie, articulée, raconte une civilisation qui avance, se met debout et s’accomplit. Dans le dos des danseurs, les films ou images fixes de Nicolas Wagnières alimentent ce propos. On y voit tantôt des grottes, sur fond d’orage, et des forêts. Tantôt des sous-sols bétonnés et des stades allumés.

Il y a aussi ce beau passage, ce moment où, en contrepoint des pas cadencés des soldats, plusieurs images montrent le vol interrompu d’un personnage vêtu de blanc. Présence aérienne qui contraste avec l’affairement du devant. Et cette métamorphose encore: une fois que la tour blanche est dressée (scénographie de Padrutt Tacchella), les danseurs se coiffent de cornes d’animaux et évoluent dans un sublime contre-jour.

Profondeur de la sensation

Les images ne manquent pas et elles sont souvent belles. Mais au terme de la traversée qui se termine par un quart d’heure de disco, on reste un peu perplexe face à cette proposition. Comme si, en voulant à tout prix raconter une histoire, Nathalie Tacchella avait perdu la profondeur de la sensation.


Nuit et jour, jusqu’au 16 décembre, Théâtre du Galpon, Genève.

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