le temps des séries TV

Rupture du trône de fer

Quand même, c’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité. Quoique les deux notions n’aient guère court ici. La diffusion dimanche passé du sixième épisode, cinquième saison, de Game of Thrones, dans lequel une protagoniste est particulièrement maltraitée, a suscité une polémique presque globale, des hauts cris, moult déclarations de désamour à l’égard de la série. Scandale dans un pays de scandales et de dragons. Reprocher sa violence à Game of Thrones, c’est comme s’étonner de la présence de légistes dans Les Experts, ou avaler sa camomille de travers parce qu’il y a des brushings dans Top Models. Certains ont argué de la nature sexuelle de l’offense faite à l’héroïne. Cette fiction crue s’il en est aurait donc son enclos de politiquement correct: on peut égorger sans autre une mère aimante, l’un des rares personnages ayant quelque affection humaine (Catelyn), mais là, une ligne serait franchie.

Tout cela est un brin excessif – là, au moins, à l’image de la série. Le trait le plus particulier de cette fin d’épisode est ailleurs. Il faut le voir dans la dissociation des livres et de la veine audiovisuelle. La rupture entre les romans et la série est désormais confirmée, et même affirmée par une séquence choquante. Comme si David Benioff et D. B. Weiss, les scénaristes, voulaient poser leur jalon face à George R. R. Martin. Marquer le point où le fleuve se sépare. Dans l’ambiance générale de Game of Thrones, il fallait que cette revendication soit vicieuse et véhémente à la fois.

Sur le plan commercial, le feuilleton et les romans auparavant ont été déposés puis déclinés en lucratives franchises. Les hommes d’affaires ont fait leur business. A présent, ce sont les créateurs – ou créatifs – qui délimitent leur périmètre. La trépidante comptabilisation des divergences entre les livres et les épisodes occupait déjà les fidèles les plus pointilleux. Le rythme télévisuel étant plus rapide que la plume du maître barbu, le problème d’une évolution parallèle est devenu l’un des enjeux de la fiction, un défi dans les marges ou à côté des écrans. Certains s’affolent, pas George R. R. Martin: exaspéré par les impatiences des fans, il semblait rêver d’une telle rupture. Comme de juste, il s’est d’ailleurs empressé de défendre David Benioff et D. B. Weiss.