série

«Game of Thrones» s’achève, son règne commence

ATTENTION SPOILERS. La série a pris fin d’une manière qui avivera de nouveau les commentaires. L’option choisie pour sa conclusion divisera. Mais, sans conteste, le feuilleton régnera longtemps sur l’imaginaire collectif. Notre salut, à ne pas lire avant d’avoir vu l’épisode

L’apaisement est décevant. Dans les secondes qui ont suivi la fin de l’ultime épisode de Game of Thrones, Twitter bruissait de mots rageurs. Le choix de David Benioff et David Weiss de conduire leur série, arrachée aux plans de l’écrivain George R.R. Martin, vers une conclusion plutôt positive et relativement heureuse n’en finira pas de diviser le public. Au fond, ces débats ne font que renforcer le pouvoir, encore durable, de ce feuilleton.

Sans conteste, il y a à redire sur cet ultime chapitre. Après le déchaînement du précédent, et le virage vers une dictature au nom du bonheur du peuple – comme toujours –, les auteurs ont choisi de clore l’aventure entre Stark plutôt que de conclure dans la noirceur radicale qu’aurait présagée le règne de Daenerys. Son éviction fait de son équipée, depuis le sud, une tragique odyssée, peut-être la partie la plus substantielle de l’ensemble de la série. A présent, va pour Bran, au terme d’une scène de répartition du pouvoir quand même assez ridicule.

A ce sujet: «Game of Thrones», l’inévitable polémique finale

Conclusion: «Go west!»

Dans une rapide lecture géopolitique, après avoir tant labouré l’histoire européenne dans le périmètre des constants repères de George R.R. Martin, Game of Thrones s’achève de la manière la plus américaine possible. Il y a certes instauration d’une sorte de monarchie parlementaire embryonnaire, mais la doctrine est surtout: go west!

La guerre civile surmontée, l’expansion peut reprendre. Jon Snow va arpenter le nord avec une mission peu claire, mais large, tandis qu’Arya prend les voiles vers les hypothétiques terres toujours plus à l’ouest. A voir ce dernier chapitre, on comprend mieux pourquoi les deux scénaristes songent à une série sur la guerre de Sécession (la «guerre civile», en VO): c’est bien le propos, déjà ici, dès lors que le dragon s’en est allé.

Découvrez notre guide interactif des meilleures séries des 20 dernières années

Le prix de la paix reste élevé: la perte d’un royaume et la fragilité de ce qui reste, la soumission des Immaculés paraissant tout sauf solidement acquise. Mais la reconstruction peut commencer, ce qu’illustre, de manière presque bonhomme, le premier conseil dirigé par Tyrion, où l’on papote de sujets divers entre famine, armée et bordels.


Quelques articles sur la série


Tyrion, figure centrale

De nouveau main du roi, sans l’avoir voulu, Tyrion demeurera donc, pour la postérité, la figure centrale de Game of Thrones, sa parole et son perpétuel propre commentaire. «Qu’est-ce qui unit les gens? Les grandes histoires», lance-t-il avant d’annoncer sa préférence s’agissant du nouveau roi. C’est la conclusion exacte, polémiques comprises, des huit années de Game of Thrones. En refondant le pouvoir sur la richesse du parcours personnel, et sur le potentiel presque narratif du souverain émergent, Tyrion parle du feuilleton lui-même.

A travers un clin d’œil sur le nom de la nouvelle chronique des guerres de Westeros (Un Chant de glace et de feu, le titre général de la geste de George R.R. Martin), les auteurs reviennent à l’origine de l’entreprise. La boucle dramatique est bouclée, tout en laissant une porte entrouverte: à Jon qui questionne leurs choix, Tyrion lance: «Redemande-le-moi dans dix ans», comme un écho aux 25 ans posés dans Twin Peaks

Une autre série qui vient de se terminer: «The Big Bang Theory» a refermé le carton à pizza

Une histoire interne des feuilletons

Game of Thrones a été la série du triomphe des séries. Depuis ses premières saisons, que les Européens découvraient jusqu’à deux ans plus tard (si!), jusqu’à ses ultimes chapitres suivis sous nos latitudes en direct par de nombreux salariés ensuite hagards, elle a assis, un temps, le pouvoir de la fiction TV classique, ravissant à Netflix la place du premier fabulateur planétaire – le géant du streaming a d’ailleurs grandi pendant les années du drame de Westeros.

Game of Thrones s’achève, et dès lors, elle se consolide dans l’imaginaire collectif. George R.R. Martin, le paternel qui confectionne lentement ses romans, David Benioff et David Weiss, les fils turbulents, ainsi que des centaines d’auteurs, acteurs et techniciens ont créé une mythologie moderne qui a pris le monde dans ses filets.

Une machine à souvenirs

On a peut-être regardé la série en solitaire ou en couple, mais on en a parlé, sans cesse, entre amis et/ou collègues, et on le fera encore longtemps. Le feuilleton a été une machine à souvenirs. Les chocs narratifs, donc ceux des spectateurs dans des moments forts tels que les noces pourpres, la mise à mort de Joffrey ou les estomaquants épisodes 3 et 5 de la saison 8, ont façonné de brefs moments de vie.

Ces prochains jours, les débats seront vifs à propos de la manière dont le feuilleton le plus populaire de la planète a pris fin. Mais on peut parier que nombreux seront ceux qui, plus tard, voudront le revoir, même en connaissant son issue. C’est le propre des grandes tragédies. Les destins brisés qu’elles racontent sont des figures, leurs péripéties sont sues par cœur, mais on les relit, on les revoit, pour le plaisir, la crainte, l’édification peut-être. Game of Thrones accède à ce panthéon.


Et si l'épisode 5 était le vrai final?

A y penser quelques jours plus tard, la coupe narrative assez nette entre les épisodes 5 et 6 de l’ultime saison fait réfléchir. Et si la fin de Game of Thrones avait été pensée en kit: une conclusion à choix? On peut en effet opter de finir avec le 8x05 ou le 8x06.

Reprenons. Le sidérant épisode 5 de la dernière saison se termine avec l’image d’Arya posant sa main sur la tête d'un cheval blanc, puis partant avec lui, dans ce champ de ruines qu’est devenue Port-Réal. La série elle-même, les destins des personnages, ont conduit à ces poussières dans l’air, ces cendres grises, ces bâtiments effondrés.

C’est l’option de la fin d’une absolue noirceur. Daenerys prend le trône, lequel ne signifie plus grand-chose puisqu’elle a presque tout détruit. Game of Thrones, alors, reste comme la chronique d’une inexorable marche vers le pouvoir, c’est à dire vers la dictature et la mort.

La détente du 8x06

Puis vient l’épisode suivant, le final. On tue Daenerys, le dragon survivant disparaît, les Immaculés vont voir ailleurs.

Les fidèles peuvent imaginer les termes du débat qui a dû animer scénaristes et responsables de HBO. D'un côté, il était sans doute impensable de clore la série sur le choix le plus sombre. De l'autre, les auteurs veulent une surprise finale – donc pas de sacre de Jon Snow. Ce sera Bran, qui avait peut-être été pensé pour ce statut dès le début.

Nous aurons le choix

Reste que si un jour, les fidèles veulent revoir la série, ils pourront choisir la fin. Le sixième ou le cinquième épisode de la saison 8.

On peut considérer le sixième épisode comme un tubercule rajouté afin de finir dans la lumière, d'assigner un destin à chacun des personnages, et par ailleurs, de rassurer les actionnaires de Time Warner, propriétaire de HBO, qui prépare le lancement de son site de streaming en face de celui de Disney.

Sinon, on peut penser que la véritable fin de Game of Thrones réside dans l'image du cheval blanc au milieu des cendres qui volettent dans un air grisâtre, parmi les ruines. Une tragédie, vraiment.


La dernière partie de cet article a été ajoutée le 21 mai 2019.

Publicité