Esthète

«Je garde ma liberté d’artiste, je ne suis pas un justicier»

Raphaël Dallaporta publie un très beau livre de panoramas de la grotte Chauvet. L’occasion de revenir sur une œuvre généreuse, méticuleuse et ultra-esthétique

Un tête-à-tête avec la grotte Chauvet. Ou plutôt trois, trois fois deux heures dans la cavité découverte fin 1994 à Vallon-Pont-d’Arc et recouverte de centaines de peintures pariétales. Raphaël Dallaporta a été l’heureux premier bénéficiaire d’une «résidence» d’artiste dans la caverne originelle, non dans sa réplique destinée au public. Le résultat a été exposé en octobre et novembre sur les palissades d’un chantier gare du Nord, dans le cadre de «Paris Photo» et vient d’être publié chez Xavier Barral.

Dans le coffret, un livre rouge contient les textes d’un géomorphologue, d’un philosophe, d’un historien de l’art et d’un conservateur du patrimoine, ainsi qu’une explication sur les panoramas photographiques. Le livre noir, lui, ne comporte aucun écrit mais recense les images saisies dans la grotte par Raphaël Dallaporta, des vues réalisées sous forme de planisphères puis projetées sur des polyèdres afin d’éviter que la perspective ne soit déformée. A plat, l’image ressemble à un jeu de construction en papier pour les enfants. De ces vues globales sont extraits des gros plans sur la forme des roches, les stalagmites ou les animaux dessinés. Explications.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi ce procédé très particulier?

Raphaël Dallaporta: L’idée du noir et blanc et des panoramas est un contrepoint à tout ce qui a déjà été réalisé dans cette grotte. Bien que ce lieu soit inaccessible, une grande partie du travail de l’équipe scientifique consiste à produire des images. La grotte a été entièrement numérisée. Il y a plus de 20 000 ans, elle semblait destinée à accueillir des rituels autour d’images. Depuis vingt ans, elle est réservée à des initiés pour d’autres rituels avec des images. Je voulais parler de l’intemporalité, et le noir et blanc permet cela, tout en mettant au même niveau les parois et les dessins. La couleur, elle, fait date. Le projet au départ est éditorial. J’ai conçu un volume sans une seule typographie, il est en ce sens préhistorique. C’est un objet rare, sans code-barres ni mention de l’auteur ou de l’éditeur. Arrivera le jour où il sera dissocié du deuxième volume, explicatif. On pourra alors trouver que le papier fait 80 g ou qu’il s’agit de trichromie; on aura le comment, mais pas le pourquoi, exactement comme pour les dessins de la grotte Chauvet. Cette perspective m’excite beaucoup!

Mais pourquoi ces images planisphères?

– Je voulais requestionner l’idée de panorama, un peu désuète. C’est l’approche la plus juste pour une grotte, qui doit être traitée comme un paysage et non comme un musée ou un lieu de valorisation de l’art. Une grotte est quelque chose d’inappropriable. Comment traiter les paysages aujourd’hui? On ne peut plus appliquer les règles de perspective de la Renaissance mais nous disposons par exemple de vues aériennes. Richard Buckminster Fuller a inventé les projections de panoramas sur polyèdres après guerre, ce qui a permis de lire les proportions des continents de manière cohérente. Le seul désavantage est que le nord n’apparaît pas toujours au nord, mais quelle importance dans une grotte? Cette approche me semblait être la plus juste pour un tel endroit. L’autre avantage est que le procédé est automatisé; une fois posé mon appareil sur sa rotule, je laissais le robot faire les images à 36o° et partais admirer un autre coin de la grotte.

– Chacun de vos projets, sur des sujets a priori peu visibles, est nourri d’une méthodologie très réfléchie, souvent scientifique. Pourquoi?

– J’aime montrer des choses invisibles avec des dispositifs précis mais assez simples. J’apprécie de travailler avec des scientifiques, Je trouve leur manière de regarder le monde parfois plus inspirante que celle des artistes, ils sont plus en contact. Je réfléchis avant de démarrer un projet mais j’essaie de ne pas rester dans le calcul, je veux laisser la place aux émotions. Dans «Esclavage domestique» par exemple, j’ai réfléchi à comment rendre justice aux victimes. Montrer le lieu où cela s’est produit me mettait dans une relation presque de prière avec elles, pas en contact direct mais en pensées. Je ne me voyais pas faire des portraits de victimes, il faut les laisser tranquilles.

– La série «Antipersonnel», qui vous a fait connaître, présentait des mines antipersonnel sur fond noir, comme autant d’objets précieux. Un parti pris que certains vous ont reproché…

– Cette série a surtout fait consensus en éveillant les consciences; les gens étaient mal à l’aise d’être à l’aise avec ces objets. J’ai cependant été surpris lorsqu’il y avait trop d’enthousiasme. On m’a proposé d’exposer dans les lieux chics et tendance du moment, j’ai refusé. Mon approche était d’appliquer la rigueur documentaire à ce sujet, de photographier comme on rend compte du volume d’une pièce de musée. Martin Parr a dit que j’avais photographié ces mines comme des shampoings et ça a été le début du succès. Il y a une ambiguïté à propos de laquelle je me suis beaucoup interrogé. J’ai donc développé un protocole très rigoureux par la suite. Je ne photographie jamais selon des choix esthétiques mais toujours en fonction des contraintes techniques. Puis j’ai réalisé que moins on travaille l’esthétique et plus on a de chances de créer une œuvre esthétique au final.

– Pourquoi?

– Prenez les casques de moto, ils sont toujours moches, jamais à la mode malgré toutes les tentatives de les rendre beaux. Un casque de pompier ou de pilote de chasse en revanche, pensé pour être solide, résister au feu, etc. dégagera une puissance esthétique beaucoup plus forte. Duchamp a dit qu’il devenait impossible de faire de l’art après l’invention de l’hélice…

– Dans la série «Fragile», vous photographiez les organes de personnes décédées, dont la mort est en train d’être étudiée par les médecins légistes. Encore une thématique compliquée doublée d’un parti pris formel très particulier…

– Pourquoi j’ai travaillé sur la mort? Je ne sais pas, cela m’intéresserait moins aujourd’hui. On n’est pas obligé d’être mélancolique toute sa vie. Il y avait des photographes avant qui œuvraient dans les morgues. Je me suis documenté sur leurs manières de faire. Ils photographiaient les parties du corps sur fond noir, vert – car cette couleur est très peu présente dans l’humain – ou immergées dans l’eau. J’ai gardé le noir, pour des questions de lumière. En accompagnant les médecins dans leur quête de vérité, j’ai essayé de me rapprocher le plus possible de l’enquête photographique, objective. J’ai donc fini par isoler les organes qui au cours de l’autopsie en disaient le plus long sur les causes de la mort.

– Le travail d’enquête doit occuper une grande part de votre temps.

– La plupart des projets sont nés de rencontres, avec un médecin légiste, un démineur ou un archéologue. Les accès sont donc faciles et ne me demandent pas un grand travail en amont. Une fois le projet arrêté en revanche, il y a en effet pas mal de prospection et de lectures.

– Votre série sur les vestiges archéologiques en Afghanistan résonne très fortement aujourd’hui avec la destruction de Palmyre. Vouliez-vous figer un monde avant sa potentielle disparition?

– Oui, totalement. Les archéologues français travaillent depuis les années 1920 en Afghanistan. Leur délégation a rouvert en 2001, après une période de fermeture sous les talibans. Je connaissais l’un d’eux, qui photographiait avec un appareil au bout d’un bâton. J’ai eu envie d’améliorer la technique. J’avais à l’époque acquis un drone et nous l’avons utilisé pour la prospection dans la région. Cela a permis de documenter des vestiges peu connus. J’ai financé le premier drone du CNRS, et le premier drone pacifiste en Afghanistan!

– Diriez-vous que vous êtes un photographe engagé?

– Je n’aime pas ce terme car les militants travaillent souvent auprès des victimes mais contre quelque chose et avec la volonté de bien faire, ce qui est le pire. En réalisant des portraits d’esclaves domestiques par exemple, j’aurais pu provoquer des représailles contre eux ou leur famille. J’ai choisi de photographier les maisons des propriétaires car il ne faut pas se tromper de cible. En Afghanistan, j’aurais pu travailler sur les femmes immolées par exemple, la préservation des vestiges est la dernière des urgences. Je garde ma liberté d’artiste, je ne suis pas un justicier.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement?

– Je m’intéresse aux patrimoines un peu cachés. J’essaie d’accéder aux collections d’entreprises et de fondations, qui possèdent parfois des trésors absolus. Et j’ai un autre projet avec des biologistes, autour de l’épigénétique.


A voir

Raphaël Dallaporta, Chauvet-Pont d’Arc, L’inappropriable, éditions Xavier Barral.

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