Le cinéma de Philippe Garrel, enfant de la Nouvelle Vague et de Mai 68 (sans oublier du comédien Maurice Garrel) est affaire de flash ou d'accoutumance. Quintessence du «nombrilisme» français selon ses détracteurs, scrutateur sans pareil de l'intime pour les autres, il passe mal la rampe en festival, sauf à Venise, où l'on a fini par s'y faire. Rien de tel à Cannes, où La Frontière de l'aube a donné lieu à un typique affrontement entre sifflets et applaudissements.

Film intimiste

En splendide noir et blanc de rigueur, l'auteur des Hautes solitudes et de Sauvage innocence y revient encore une fois sur sa propre expérience, largement romancée. Cela donne l'histoire de François (Louis Garrel, fils du cinéaste), jeune photographe qui vit une histoire d'amour avec Carole (Laura Smet), une actrice perturbée qui finit par se suicider peu de temps après leur rupture. Un an plus tard, alors qu'il vit en couple avec Eve (Clémentine Poidatz) et attend d'elle un enfant, le fantôme de Carole vient le hanter, au point de lui faire perdre la tête...

En pointillés, on reconnaîtra une manière pour l'auteur de digérer ses relations avec les tragiques Nico (déjà au cœur de plusieurs films précédents) et Jean Seberg. Mais l'essentiel n'est bien sûr pas dans l'anecdote «people». Depuis Les Amants réguliers (2004), il réside sans doute dans l'idée un peu folle de vouloir revisiter sa jeunesse à travers son propre fils. Cela donne paradoxalement un film très doux (mais pas autant que Two Lovers de James Gray, l'autre film intimiste de la sélection) malgré sa grande violence affective. Et, de manière plus prévisible, un film hanté par tout le passé, amours et cinéma confondus, au point de flirter avec le fantastique.

A Cannes, tout ceci aura fait paraître Garrel fatalement déconnecté du réel, de notre époque. C'est indéniable, mais à l'arrivée, que vaut-il mieux: bâtir une œuvre totalement sincère et unique en son genre, ou bien courir film après film après les signes d'un temps que l'on sait éphémère?