«Pardonnez mon retard, j’avais un appel qui ne voulait pas finir.» On l’excuse volontiers, Gaspar Claus. Depuis le temps qu’on suit le violoncelliste, accompagnateur très prisé de fins couteaux de la pop, du jazz ou des musiques radicales, on s’est pris à admirer ce garçon pour sa témérité. Il a fêté ses 38 ans cette année. Un anniversaire célébré avec la publication d’un premier disque solo, vaste et lyrique, Tancade, geste rêveur un brin mystique. Pas de crânerie ici. Mais les grammaires classique ou électro qu’on croise et malaxe, entraînant qui écoute dans des souvenirs intimes liés à une plage enclavée des Pyrénées-Orientales. Dans ce disque bucolique, mille instruments semblent cohabiter. En vrai, un seul est étreint et caressé. «J’ai réuni dans mon violoncelle tous ceux que j’ai apprivoisés durant les années», confie-t-il.

Orchestre impossible

«J’ai pris autant de temps avant de réaliser ce disque à cause d’une forme d’orgueil, admet Gaspar Claus. Une première œuvre, on se dit que ça va être génial. Mais avant de s’y atteler, on n’en possède qu’une image indéfinie. Ensuite, les années passent, et on réalise qu’on refuse de s’y mettre de peur de ne pas être à la hauteur de ce qu’on avait imaginé.» Qu’il évoque sa force de travail, sa capacité d’écriture ou d’improvisation, parmi ses atouts loués partout, l’instrumentiste devenu conceptualiste génial ne s’épargne pas. Jamais. Trop exigeant depuis ses débuts à 23 ans pour servir de caution classique à des musiciens en quête de respectabilité, le fils de Pedro Soler, guitariste flamenco majeur, réfute toute appartenance à une tradition particulière. «Je préfère participer à un véritable décloisonnement des genres musicaux», explique-t-il doucement, du ton de qui s’est trouvé au gré d’arpentages risqués.

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Des collaborations en pagaille au compteur (de Rone à Sufjan Stevens ou Jim O’Rourke), des spectacles extravagants menés au carrefour de la musique et de la science (Le Chat de Schrödinger), des happenings désopilants réalisés en compagnie d’un masseur sur un marché berlinois ou à bord du Trio Vacarme: l’appétit de Gaspar Claus pour les aventures créatives «hors-bord», comme il dit, épate, peut-être intimide. «Je n’avais aucun projet particulier quand j’ai commencé ma carrière, lâche-t-il. Rapidement, sans y réfléchir, je me suis retrouvé à jouer dans des environnements très différents: archi-radicaux ou au contraire hyper mainstream. Ça m’éclate de passer de l’un à l’autre. Je ne connais pas les codes. Si on m’invite, c’est certainement pour mettre les pieds dans le plat, comme récemment à la Fondation Vuitton pour accompagner Katy Perry. Ce va-et-vient d’un monde à l’autre m’a fait approcher le violoncelle de différentes façons. Quand j’ai commencé l’écriture de ce disque il y a cinq ans, j’ai réalisé que mon instrument était une sorte d’orchestre impossible.»

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Plonger dans un courant violent

Son violoncelle, ça fait vingt-quatre ans que Gaspar Claus le trimbale partout. A l’entendre, leur relation est fluctuante, à la manière d’un couple dont la relation serait constamment remise en question. «Il me résiste encore à plein d’endroits, explique-t-il. Parfois la musicalité entre nous est évidente. A d’autres moments, elle demande beaucoup d’efforts pour être atteinte.» L’un et l’autre ont vécu en tête à tête lors de l’élaboration de Tancade. Et dans ce dialogue prolongé, rien n’a été simple à ce que l’on comprend. «Etre seul face à son instrument, ça n’est jamais évident», rit Gaspar du ton de celui qui en a bavé. «Je voulais faire un album entièrement joué à partir d’un seul violoncelle, mais qui ne soit justement pas un disque de violoncelle.» On s’étrangle. Lui fait une pause, puis reprend. «Je ne voulais rien de technique, de démonstratif, ni d’exploratoire. J’ai passé du temps à agencer entre elles différentes techniques, me forçant à être méticuleux. Je me suis senti vraiment fragile dans cette démarche. Deux mois avant de boucler ces 11 titres dans un studio du Pays basque, j’étais encore perdu, jugeant que Tancade n’avait pas encore trouvé sa juste assise.»

Tancade, c’est le nom d’une crique de Banyuls-sur-Mer, en Occitanie, commune de naissance de Gaspar Claus. On questionne sur les souvenirs personnels qui y sont liés. Lui, pudique, préfère éluder. Alors on l’imagine cette mémoire en réécoutant en boucle Un Rivage, L’Envol, L’Infini ou Une foule: sommets poétiques d’une œuvre majestueuse, sculptée avec si peu d’outils, et pourtant sensuelle et généreuse dès qu’on accepte d’y plonger – comme dans un courant violent. Là alors, surgissent les vestiges d’une adolescence qu’on pensait éternelle et qu’on découvre épuisée, les fêtes entre potes vécues à la belle étoile l’été, les amours fugitifs goûtés sel sur les lèvres et la peau cramée par le soleil. A ces richesses perdues, envolées, Claus offre comme en hommage Mer des mystères amoureux, final majestueux d’un disque autobiographique avec lequel lentement on apprendra à vivre pour finalement s’y mirer.


  • Gaspar Claus, «Tancade» (InFiné, 2021)
  • En concert dans le cadre du Festival Antigel, église de Veyrier, vendredi 4 février, 20h30.