Le paradoxe fait doucement sourire. Ce qui colle parfaitement avec Gaspard Proust, humoriste dandy et amateur de la petite vanne bien sentie. Le comique franco-suisse déteste se vendre, il nous le confirme au téléphone. Lorsque les gens lui demandent pourquoi ils doivent venir voir son spectacle, il leur répond qu’ils doivent «surtout ne pas venir».

Et pourtant, l’anti-VRP est depuis le printemps dernier le représentant scénique d’un des plus gros succès commerciaux de la musique classique. En jouant le trouble-fête dans Je n’aime pas le classique, mais avec Gaspard Proust j’aime bien!, spectacle-concert à découvrir ce dimanche au Victoria Hall, à Genève, l’amuseur relaie un ingénieux concept de medley classique qui, depuis dix ans, a écoulé plus d’un million et demi de disques et de coffrets en France et à l’étranger. «Oui, mais si j’ai rejoint le projet, c’est par amour pour le domaine, pas pour surfer sur la vague du succès», précise le jeune quadragénaire. Et c’est vrai. Rencontré à Paris, en 2012, Gaspard Proust disait déjà sa passion pour Wagner et Schubert…

Pot-pourri classique

Je n’aime pas le classique, mais ça j’aime bien! Sony Music a eu du flair, lorsqu’en 2008, le label a lancé cette collection de pots-pourris réunissant les grands tubes du répertoire dans des pochettes illustrées avec les dessins humoristiques de Sempé, puis de Christian Morin. On y trouve bien sûr les Quatre Saisons de Vivaldi, le «Dies irae» du Requiem de Mozart ou la 5e Symphonie, pom-pom-pom-pom, de Beethoven, pour ne citer que trois des dizaines d’élus. Chaque fois, des airs mythiques, souvent recyclés dans les chansons de variété ou dans la publicité, chaque fois des compilations qui ont connu un tel plébiscite que le label a élargi l’aventure aux incontournables de l’opéra, du piano, de la guitare, du jazz…

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Logiquement, Sony Music a souhaité étendre le concept à la scène et, plus logiquement encore, la maison a pensé à Gaspard Proust pour «encanailler» la soirée. De fait, Proust a une passion pour le classique. «Lorsque j’ai quitté la banque à 30 ans et que j’ai pris une année de réflexion, j’ai passé mes journées à lire et à écouter de la musique. Jusqu’à neuf heures par jour. Elle a joué un rôle central à ce moment-là», confie celui qui pratique la guitare, classique et électrique. «Si j’ai accepté cette collaboration, c’est parce que je peux parler en toute liberté et que j’ai choisi 80% du programme musical.»

Non à Chopin et Vivaldi

Bon à savoir. L’esthète n’a pas retenu Chopin, Vivaldi, Rossini. «Leurs œuvres ne m’excitent pas.» En revanche, Proust octroie une place de choix à Brahms, Schubert, Bach, Beethoven, Wagner ou encore Ravel et Poulenc. «Tout ce qui me touche, me bouleverse.»

Parallèlement, le comique tient son rang. Et chambre les spectateurs ou la formation présente à ses côtés. Qui sont-ils d’ailleurs, ces musiciens qui, précise Gaspard Proust, «ont aussi participé à l’élaboration du programme»? Ce dimanche, au Victoria Hall, on pourra écouter Théo Fouchenneret au piano, Pierre Fouchenneret et Alexandre Pascal aux violons, Marie Chilemme à l’alto, François Salque au violoncelle, Fleur Gruneissen à la flûte et Mariam Adam à la clarinette, «autant d’interprètes de premier ordre qui mènent chacun une brillante carrière solo».

Le concert comme thérapie de couple

Mêler ainsi musique classique et interventions cynico-comiques est une première. Dans un teaser enregistré à la Philharmonie de Paris, le 8 mars dernier, le comique promet au public que tous les compositeurs sont dans la salle et présente le Quatuor n° 8 de Dmitri Chostakovitch comme du death metal classique. Il dit encore en diariste désenchanté du couple: «Ce type de soirée, c’est typiquement l’occasion de sortir avec votre conjoint, votre copine pour pouvoir rentrer à la maison et dire: «Ah regarde, on fait des choses ensemble quand même!» Puis, lucide: «Quand je pense que mon pedigree artistique se résume à deux spectacles comiques et trois ans chez Ardisson alors que vous, vous grattez des gammes, douze heures par jour, depuis l’âge de 4 ans…» Gaspard Proust admire le talent et le travail des musiciens. «J’écoute attentivement les remarques qu’ils font sur mes interventions. Ils ont l’oreille, non?»

L’humour à 30 ans

Son lien avec la Suisse? Il est intéressé. «A 16 ans, j’étais convaincu qu’un métier ne se pratiquait pas par passion, mais par pragmatisme», nous confiait-il, à Paris. «S’ennuyer en gagnant de l’argent, ou inversement, me semblait être l’unique but à poursuivre.» Dès lors, pour le gagner plus vite, cet argent, Gaspard Proust quitte Aix-en-Provence et s’inscrit à l’Institut des hautes études économiques à Lausanne, «car il n’y a pas de préparatoire comme dans les HEC françaises». Une formation qui l’amène sans difficulté dans la gestion de fortune, qu’il exerce à Lausanne et à Genève. Celui qui, enfant et adolescent, a vécu dans l’ex-Yougoslavie, puis en Algérie au moment de la vague de terrorisme du début des années 90, apprécie la Suisse pour «son incroyable civilité et le calme de ses habitants».

Mais, à 30 ans, il s’ennuie à mourir et décide de tout plaquer. Il entame une année de réflexion, entre musique, balades en montagne, lecture de Dostoïevski et idées griffonnées sur le papier. La suite, on la connaît. Des petites scènes à Lausanne pour tester son talent comique, puis le grand saut à Paris où Laurent Ruquier le repère et le lance en solo. Dès Gaspard Proust tapine, son premier vrai spectacle, en 2011, c’est le succès. Son ton, à la fois doux et méchant, plaît. Son Nouveau Spectacle, créé en 2016, est de la même eau, bien salée, et sera à Genève en janvier prochain.

«Dans le concert de dimanche, le premier rôle est tenu par la musique. Je reste en retrait», assure l’humoriste. Peut-être, mais Gaspard Proust est un grand méchant doux dont la petite note cynique fait, chaque fois, tout son effet.


«Je n’aime pas le classique, mais avec Gaspard Proust j’aime bien!», dimanche 24 sept., Victoria Hall, Genève, 17h.