Avis aux jeunes filles en fleurs qui habitent près de chez Swann: dans la vraie vie, Gaspard Proust n’est pas le grand méchant loup qui, en scène, croque froidement tout ce qui passe, des trois petits cochons roses à la grand-mère défraîchie. Dans la vraie vie, ce trentenaire volontiers solitaire court le matin, écoute du Wagner ou lit Dostoïevski l’après-midi et, dès qu’il le peut, fonce dans une de ses villes préférées, Prague, Strasbourg ou Cologne pour y admirer les cathédrales devant lesquelles il aime se sentir tout petit. Et, surtout, il déteste les mondanités qui font la griffe de son récent employeur, l’écrivain et chroniqueur Frédéric Beigbeder, qu’il vient d’incarner avec tact dans L’amour dure trois ans. «La nuit, c’est fait pour dormir, non?» interroge Gaspard Proust avec une telle candeur derrière ses lunettes en écaille qu’on se demande si le joggeur n’est pas en train de nous balader. Mais le soupçon passe et l’impression reste: tel qu’on l’a rencontré dans un café du XIXe arrondissement de Paris où il vit depuis deux ans, l’artiste est un garçon stylé qui mord, mais ne s’acharne point. C’est là toute sa classe, son grain. 

L’artiste est un garçon stylé qui mord, mais ne s’acharne point. C’est là toute sa classe, son grain

On résume. A 36 ans, l’humoriste suisse d’origine austro-slovène remplit les salles depuis deux ans à Paris et en tournée avec Gaspard Proust tapine repéré et produit par le grand manitou des comiques, Laurent Ruquier. Un spectacle qui, mardi dernier, a conquis les 800 spectateurs du Théâtre Alexandre Dumas, à Saint-Germain-en-Laye, aux portes de la capitale. Au menu, de la taillade serrée, sèche. De la vanne acérée pour tous. La gauche, la droite, bien sûr, mais aussi les jeunes, les vieux, les juifs, les Noirs, les journalistes, les pauvres, les riches, etc. Pour tous? Oui, même pour Astérix, sacré «Brasillach de la BD», parce que, sinon, «comment expliquer qu’il n’ait pas fait profiter tout le pays de sa potion magique?». En jeans et veston, allure de jeune premier, Proust pratique la désinvolture, le trait qui tue et une solide érudition. Durant la soirée, on croise Robert Brasillach, donc, écrivain collabo, mais aussi Charles Martel, Talleyrand, et le philosophe Gilles Deleuze… Ou encore cette blague astucieuse qui en a laissé plus d’un interdit mardi: «C’est un surmoi qui rencontre un ça et lui dit, ça suffit, j’en ai assez de tes pulsions. Le ça lui répond: regarde ça avec moi.» 

«Oui, je lis beaucoup», répond Gaspard Proust quand on l’interroge sur ses références académiques. «Des articles politiques, historiques, des auteurs. J’aime Dostoïevski, Cioran, Zola.» Zola, mais alors pourquoi lâche-t-il dans le spectacle que les ouvriers n’ont de classe «que l’intitulé de leur groupe social»? «Parce que, dans L’Assommoir, Zola lui-même n’est pas tendre avec les ouvriers. Et plus généralement parce que la méchanceté lé- gère comme je la pratique permet de crever un abcès, de dédramatiser. Je défends l’idée qu’on n’a pas besoin de se mentir pour quand même vivre ensemble…» 

La littérature, Gaspard Proust la chérit tellement que, à 16 ans, il choisit un bac scientifique par peur que le système scolaire «qui broie tout broie aussi le miracle des mots». «A cette époque, j’étais convaincu qu’unmétiernesepratiquaitpaspar passion, mais par pragmatisme. S’ennuyer en gagnant de l’argent, ou inversement, me semblait être l’unique but à poursuivre.» Dès lors, pour le gagner plus vite, cet argent, Gaspard Proust qui vit à Aix-en-Provence s’inscrit à l’Institut des hautes études économiques à Lausanne, «car il n’y a pas de préparatoire comme dans les HEC françaises». Une formation qui l’amène sans difficulté dans la gestion de fortune, qu’il exerce à Lausanne et à Genève. 

La Suisse, il l’apprécie pour «son incroyable civilité et le calme de ses habitants». C’est qu’avant, l’artiste en devenir a connu des pays autrement plus animés. L’ex-Yougoslavie où il est né et qu’il quitte pour en 1982 pour l’Algérie. Son père, un commercial, y trouve du travail en vertu des accords entre pays non alignés. 

Nouveau départ en 1991: la famille doit quitter Alger à cause du terrorisme. «La violence était irruptive, discontinue. Un week-end, avec ma famille, on a fait un décompte morbide. A cinq résidents étrangers tués, on partait. Le chiffre a été atteint le dimanche, le lundi, on était dans l’avion.» D’où le choix de la stabilité professionnelle. Mais, à 30 ans, l’ennui est trop grand. Le gérant de fortune s’offre une année sabbatique où il gravit des sommets alpins, se gave de musique classique. Et écrit. «J’ai toujours eu cette faculté de mettre des histoires sur le papier. Petit, j’étais très contemplatif.» 

Ses observations, cinglantes l’air de rien, il les teste sur des scènes ouvertes au Caveau de l’Hôtel de Ville à Lausanne ou au Théâtre de l’Echandole. Le succès l’amène à voir plus grand. «Je me suis dit que, si je voulais faire rire, il fallait aller à Paris.» Là, il vivote de scènes ouvertes en festivals, puis en 2010 est repéré par Laurent Ruquier. Il trouve un nouvel appartement, plus décent que le précédent, et entame une nouvelle vie. «Ce métier est incroyable, car il me permet de conjuguer la solitude le jour et la socialisation en soirée.» A 800 personnes par soirée, la socialisation est en effet plutôt prononcée. 

Gaspard Proust tapine. Au Locle, le 15 février; à Neuchâtel, le 16; à Vuarrens, le 17 et à Payerne, le 18. Infos sur www.gaspardproust.fr