Sa force d'inertie est phénoménale. C'est sa forme de résistance, passive à tout ce qui lui est foncièrement étranger, le boulot surtout, la violence, l'autorité, les parcmètres ou, d'une façon générale, l'ordre organisé du monde. Gaston Lagaffe est improductif, pire, contre-productif. Car, à choisir, ses siestes au bureau et les retards homériques du tri du courrier ne sont rien à côté de son esprit inventif et bricoleur, qui conduit aux pires catastrophes et à la destruction systématique des locaux du journal Spirou et des éditions Dupuis.

Gaston Lagaffe, on a de la peine à y croire, fête ses 50 ans cette semaine. Le sublime anti-héros d'André Franquin, son créateur décédé en 1997, a magnifiquement résisté au temps. Mais inutile de dire qu'aujourd'hui, sa position de garçon de bureau calamiteux serait intenable: il serait viré sur-le-champ, comme certains des auteurs qui lui rendent hommage dans le joli numéro de l'hebdomadaire Spirou sorti hier (No 3594) en témoignent...

L'arrivée de Gaston en février 1957 n'avait pourtant rien eu de triomphal: il était destiné à animer les pages du magazine, à faire le bouche-trou quand les publicités des éditions belge et française ne coïncidaient pas, ses traces de pas bleues (où avait-il mis les pieds?) polluaient les pages et personne, pas même lui, ne savait pourquoi il avait été engagé.

Le jeune homme, aussi mou que les figurines en latex qui allaient bientôt l'immortaliser, était pourtant bien sur lui, avec ce nœud papillon qui devait épater son futur employeur. Las, une fois sa présence admise, sinon comprise, le look débraillé pull vert à col roulé et espadrilles éculées l'a vite emporté, pour le bonheur de plusieurs générations envieuses de son culot sans limite, de son anarchie douce mâtinée de poésie et de sa générosité sans faille, à l'image de son créateur. Il s'engagera d'ailleurs pour Amnesty, l'Unicef, ou Greenpeace pour sauver les baleines.

Il serait téméraire d'entrer dans le détail des éditions, rééditions et remaniements des albums à la numérotation erratique qui lui sont consacrés: il suffit de savoir qu'ils sont disponibles chez Dupuis et Marsu Productions et qu'un Gaston 50 réunit chez ce dernier éditeur un florilège de gags (parfois maladroitement tronqués) et d'images autour de la fête. Le quotidien belge Le Soir diffuse aussi des rééditions des cinq mythiques petits formats à l'italienne, qui seront certainement commercialisées par la suite.

Et l'agent Longtarin n'a qu'à bien se tenir: hier les parcmètres de Bruxelles étaient gratuits pour marquer ce cinquantenaire, et les sommes qu'on y glissait volontairement seront versées à un hôpital pour enfants. Du Gaston tout craché.

André Franquin: «Gaston 50, 1957-2007», Marsu Productions, 48 p.

Le Monde de Franquin: exposition à l'Autoworld de Bruxelles, jusqu'au 15 avril (http://www.lemondedefranquin.com)