Roberto Bolaño. Anvers. Appels téléphoniques. Le Gaucho insupportable. Trad. de Robert Amutio. Les trois chez Bourgois, 127 p., 275 p. et 195 p.

En été 2003, Roberto Bolaño livre à son éditeur espagnol le manuscrit du Gaucho insupportable (El Gaucho insufrible). Quelques jours plus tard, le cancer l'emporte, à 50 ans. Cette mort est annoncée dans une des deux conférences qui figurent à la fin du recueil: «Littérature + Maladie = Maladie». Avec ce détachement ironique et mélancolique qui est sa marque, Bolaño s'y interroge sur le sens du vers de Mallarmé, «La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres» et conclut: «Les livres sont finis, les rencontres sexuelles sont finies mais le désir de lire et de baiser est infini, il dépasse notre propre mort, nos peurs, nos espoirs de paix.» A mesure qu'on découvre son œuvre (sept titres chez Bourgois et deux aux Allusifs, depuis 2002) croît le sentiment d'avoir perdu un ami avant même de l'avoir rencontré.

Roberto Bolaño est né au Chili en 1953. Il a grandi au Mexique, est retourné brièvement dans son pays en 1973 pour «contribuer à l'édification du socialisme». Pas de veine: le coup d'Etat du 11 septembre a mis brutalement fin à ce projet. Le jeune homme est emprisonné. Après avoir galéré en Amérique latine, il émigre en Europe. Ses nouvelles portent la trace de ces allées et venues, souvent misérables. Elles distillent un désespoir tenu à distance, à l'opposé des enthousiasmes humanistes et du lyrisme «magique» des héritiers de García Marquez. Une littérature sur laquelle Bolaño ironise dans «Les Mythes de Cthulhu», une conférence où il règle leurs comptes à pas mal d'auteurs de langue espagnole.

Le plus étrange des trois livres qui viennent de paraître s'intitule Anvers (Amberes). Il est paru en 2002 chez Anagrama mais c'est un ouvrage de jeunesse, écrit en 1980, sans cesse retravaillé. Composé de 56 fragments éclatés, on y trouve, prêts à exploser, tous les éléments de l'œuvre à venir, c'est en quoi il est fascinant.

Les deux autres sont de facture plus classique mais également troublants. «Le Gaucho insupportable», qui donne son titre au recueil, est un avocat «irréprochable» de Buenos Aires qui, voyant sa ville se déliter, au moment du gel des comptes bancaires, se retire sur ses terres. Mais sur la pampa autour de son hacienda ne courent plus que des lapins. C'est à la capitale qu'il jouera au macho armé d'un couteau. Cette parodie des récits de gauchos est superbe.

«Le Voyage d'Alvaro Rousselot» mène un écrivain argentin jusqu'en France pour y rencontrer le cinéaste qui a si étrangement plagié son œuvre dans deux films. Dans une fable animalière, «Le Policier des rats» tente de faire régner l'ordre dans les égouts.

Une aura d'étrangeté nimbe toutes ces histoires aux fins ouvertes, indécises.

Dans Appels téléphoniques (Llamadas telefonicas, 1997), 14 récits plus ou moins autobiographiques tracent des portraits subtils. Celui de Sensini, vieil auteur en exil, qui donne au jeune écrivain des conseils pour survivre de concours littéraire en joute poétique, nouvelle qui, par une ironie bien dans la veine de l'auteur, a elle-même été primée! Dans «La Neige», le fils de communistes chiliens émigrés à Moscou évoque avec nostalgie ses belles années au service des patrons de la mafia, un paradis qu'il a dû quitter à la suite d'un meurtre. Dans «Enquêteurs», deux militaires confrontent leurs souvenirs des jours de 1973, un dialogue comique derrière lequel se faufile la silhouette de l'auteur, leur prisonnier d'alors. Joanna Silvestri est une ancienne actrice du porno, retirée dans une clinique de Nîmes, en proie aux questions d'un détective chilien. Dans une interview parue peu avant sa mort, Bolaño a d'ailleurs soutenu qu'il aurait préféré être enquêteur plutôt qu'écrivain. Et des détectives, il y en a souvent dans ses récits. On ne sait pas trop ce qu'ils cherchent et ils n'ont pas l'air de le savoir non plus.

Ils sont même dans le titre du roman qui nous reste à découvrir, Les Détectives sauvages, à paraître chez Bourgois. Puis, il y aura encore 2666, ce livre de plus de mille pages, écrit en parallèle aux nouvelles du Gaucho insupportable, qui devrait sortir en Espagne en cinq volumes à partir de novembre. Et un livre de chroniques tenues dans un quotidien de Santiago. Puis ce sera fini. Voilà qui rend triste par avance.