«Je est un autre», écrit Rimbaud dans plusieurs de ses Lettres du voyant. Qui est Paul Gauguin? Dans nombre de ses autoportraits, un genre qu’il affectionne particulièrement, le peintre se dissimule derrière une persona toujours différente, derrière un masque qu’il se forge. Il s’est campé en Jean Valjean, le personnage principal des Misérables de Victor Hugo, les yeux cernés, les paupières rougies, le nez exagérément crochu et le front bas et fuyant. Dans le saisissant Christ au jardin des Oliviers, il se représente sans vergogne sous les traits du Sauveur, cheveux orange incandescents et paupières lourdes, abandonné de tous et accablé d’angoisse. Dans l’Autoportrait à l’idole, ce «sauvage», comme il se décrit volontiers, apparaît sous les traits d’un robuste moustachu, les cheveux noirs tombant sur les épaules, vêtu d’un grossier pull de marin, toisant le spectateur.

Narcissique, Paul Gauguin? Cela ne fait aucun doute. Ses autoportraits souvent torturés, qui ouvrent l’exposition de la National Gallery, témoignent aussi de ses soucis matériels, de sa solitude lorsqu’il fuit à Tahiti puis aux îles Marquises, mais aussi de sa difficulté à se cerner lui-même, malgré l’assurance apparente du personnage et sa foi en sa mission. Ses autoportraits sont également, soulignent les commissaires de l’exposition, d’efficaces moyens d’autopromotion, un art dans lequel il excelle. «Gauguin savait assurer sa promotion de manière très habile. Chacun de ses autoportraits vise à fabriquer soigneusement l’image qu’il souhaite laisser de lui, et attirer ainsi l’attention sur sa personne dans le milieu très concurrentiel de l’avant-garde parisienne», expliquent Cornelia Homburg et Christopher Riopelle, co-commissaires de Gauguin Portraits.