Soit deux hommes et une jeune femme dans une voiture. Ils roulent sur des routes du Sud de la France, font halte sur des aires de repos, station-service et autres parkings de supermarchés anonymes. Mais alors qu'on commence à se demander ce qu'ils font là, où ils se rendent et ce qui les lie, les dialogues attendus s'avèrent peu explicites: «Denilson… Lizarazu… César Sampaio… Zidane.» Après avoir reconnu quelques noms, on commence à comprendre: il s'agit du commentaire de la finale de la Coupe du monde 1998 France-Brésil (3-0), comme s'il s'était substitué au langage commun.

Film ou vidéo-art? Ce faux road movie du Genevois Jérôme Leuba, un habitué du Centre pour l'image contemporaine, s'amuse à brouiller les pistes: tourné en DV, il se qualifie de justesse, avec ses 62 minutes, comme long métrage. Au même titre que le tant vanté On dirait le Sud de Vincent Pluss, en somme… A l'approcher avec des références de cinéma, on songe à l'incommunicabilité d'Antonioni, si sensible à l'architecture contemporaine, comme revisitée avec une touche de déconstruction et de sociologie godardiennes. A prendre connaissance des intentions de l'auteur, on découvre pourtant des préoccupations beaucoup plus théoriques: principe du désir mimétique (chez les protagonistes comme chez les équipes de foot) mis à l'épreuve d'une décontextualisation du signifiant et du signifié (ou quelque chose d'approchant).

Post-Dogme

Qu'importe, l'expérience tient la route, débouchant sur une vision intellectuellement stimulante. Sans doute parce qu'au-delà de son idée-système, Gaule témoigne d'un véritable travail de mise en scène qui tranche avec tout un cinéma post-Dogme tourné en DV faute de moyens: cadres fixes, couleurs désaturées, lenteur sans complaisance, acteurs qui récitent leur texte avec les intonations d'un sous-texte qui a réellement existé, etc. A terme, Jérôme Leuba devra peut-être choisir son camp, tant il est vérifié que le public goûte rarement un tel mélange de genres. Mais s'il venait à choisir le cinéma, en voilà au moins un qui ne risquerait pas de tomber dans l'ornière du naturalisme bêta – horizon de trop de nos jeunes cinéastes.

Gaule, de Jérôme Leuba (Suisse 2003), avec Vanessa Larré et Antonio Buil Peyo. Saint-Gervais Genève, rue du Temple 5. Tél. 022/908 20 00. Du 4 au 8 mars à 20h.