Regard aiguisé, sourire adolescent, cheveux romantiques domestiqués, bracelets et bagues fantaisie: il y a chez Gautier Capuçon quelque chose du rebelle civilisé. Une apparence qui le rend attachant ou intrigant selon les interlocuteurs. Mais le violoncelliste français possède quelque chose d’essentiel et d’irrésistible: le talent.

Depuis l’âge de 5 ans où il commence l’instrument, avant de se perfectionner à Paris puis Vienne, le Chambérien construit une carrière remarquable. Depuis une vingtaine d’années, il arpente les plus grandes scènes internationales avec les artistes les plus prestigieux, dans un répertoire qui va de Bach aux compositeurs d’aujourd’hui.

On s’arrache ce musicien pour sa sensibilité artistique, son jeu généreux, son engagement instrumental, sa riche palette sonore et sa finesse d’écoute lorsqu’il joue en ensemble. Et aussi pour sa facilité de contact et son incompressible besoin de partager sa passion.

Devant le mur de Berlin pour le 30e anniversaire de sa chute ou près de Notre-Dame de Paris après son incendie, sous la tour Eiffel pour le concert du 14 juillet ou à l’église de la Madeleine pour l’hommage à Johnny, en chaussures vernies dans la neige des Grands Combins ou pieds nus sur la plage des falaises d’Etretat, Gautier Capuçon est de toutes les aventures, en plein air ou pas, pourvu que la musique soit le sujet à défendre.

Entre la Fondation Louis Vuitton où il tient une «classe d’excellence» et le plateau de France 2 où il fait partie du jury de l’émission Prodiges depuis six ans, on suit l’insatiable qui fait le grand écart entre les activités classiques avec une souplesse étonnante.

Le Temps: Vous étiez récemment à Lugano avec le «2e Concerto» de Chostakovitch et venez donner au Victoria Hall le 1er. Qu’est-ce qui relie ou sépare ces deux ouvrages?

Gautier Capuçon: Le premier est plus spectaculaire, extérieur. Il saisit davantage le public que l’introspection douloureuse du deuxième, tellement poignant. Avec sa cadence très longue, qui est un mouvement en soi, le premier est très engageant physiquement et mentalement. Il faut tenir le public en haleine. Il y a des fossés énormes entre les sentiments. Un peuple hurle sa rage et sa douleur, mais il est bâillonné. Cela implique des nuances très particulières: l’orchestre doit retenir sa puissance pour laisser s’exprimer le soliste, empêché de crier. Le rapport entre le volume et l’intensité est délicat à trouver. Et puis l’aspect militaire est terrible. Je ne peux plus jouer le dernier mouvement sans penser à Valery Gergiev, qui a dit à l’issue d’un de nos concerts de tournée avoir ressenti la charge d’un char d’assaut russe.

Vous parlez toujours du rapport au public. Ne jouez-vous jamais sans lui, dans un discours entre le compositeur et vous?

Sans l’échange avec le public, rien n’a vraiment de sens. Bien sûr, je suis égoïste et je suis dans le plaisir de jouer. Mais le rôle d’un interprète est de transmettre ce plaisir. Nous avons une histoire à raconter. Et, comme avec les enfants, si le ton ou la conviction n’y sont pas, l’autre n’y croit pas et vous rappelle à l’ordre. Cette perte d’attention se ressent. Et on se retrouve à jouer dans le vide.

Pourquoi avoir choisi le violoncelle?

Je ne me souviens pas d’avoir eu à choisir. Plutôt une évidence, un coup de foudre immédiat. A 5 ans, il représentait à la fois un jouet génial, très ludique, et un objet très intime et sensuel, qu’on embrasse complètement et qui prend tout le corps. Les vibrations traversent le torse, les jambes. Le rapport est terrien par l’ancrage des pieds ou la pique qui se plante au sol. Et aussi céleste avec le manche qui monte au ciel.

D'où vous vient votre besoin de transmettre et de partager?

D’abord de la révélation musicale au festival des Arcs où mes parents, d’un milieu simple, ont découvert la musique classique en allant skier, grâce aux concerts gratuits offerts plusieurs fois par jour. Sans ces manifestations libres et partagées, rien n’aurait peut-être existé. Puis en famille, avec ma sœur au piano et mon frère au violon, j’ai baigné dans la musique, que nous avons beaucoup pratiquée ensemble. Renaud, qui est mon aîné de cinq ans, m’a aidé, soutenu et fait confiance. Et mes professeurs Augustin Lefèbvre, Annie Cochet-Zakine, Philippe Muller et Heinrich Schiff ont été des passeurs extraordinaires, dont je conserve toujours les héritages très vivants.

Vous avez commencé l’enseignement jeune…

Je ne fais rien qui ne soit motivé par une détermination calculée. L’opportunité et le bon moment m’ont poussé à devenir passeur à mon tour. Tout ce qui m’a été transmis remonte, et j’ai besoin d’en faire profiter mes élèves. C’est tellement stimulant, enrichissant et gratifiant de pouvoir donner des clés à ces jeunes pour qu’ils puissent trouver leur voie et libérer leur expression ou leur technique.

Vous avez créé une «Classe d’excellence» à la Fondation Vuitton. Pourquoi cette dénomination?

Parce que ces cours s’adressent à des pré-professionnels qui ont déjà atteint un haut niveau instrumental, et visent naturellement l’excellence. Ensuite parce que le terme illustre la Fondation Vuitton et les liens forts qu’elle entretient avec les arts. Enfin parce que je voulais différencier cette classe des traditionnels cours d’instrument.

Quelle est la différence?

Les activités extra-musicales, qui permettent aux futurs musiciens en phase de transition d’affronter la vie qui les attend. Avec les cours instrumentaux relayés par des professeurs chaque semaine, j’essaie de proposer des ateliers pour élargir les connaissances musicales et instrumentales, mais aussi mentales, physiologiques, organisationnelles, de communication, de gestion du stress et de confiance en soi. Des problèmes souvent tabous et pourtant essentiels dans la vie d’un musicien, qui doit pouvoir aborder une interview, convaincre des agents, régler des problèmes de tendinite, de dos, de main, d’audition ou de trac…

Participer à l’émission télévisuelle «Prodiges», n’est-ce pas une frontière musicale délicate?

Oui et non. Il est important de tenir une ligne de cohérence et d’apporter des améliorations. Mais la popularité de l’émission crée des occasions incroyables de toucher des gens très éloignés de la musique classique. Voir des lumières s’allumer dans les yeux d’enfants et de familles qui sont entraînés dans une passion n’a pas de prix. Et sans Prodiges, je n’aurais jamais connu la petite Lynn Renouil-Hata, qui a 12 ans aujourd’hui. Elle est un bijou à protéger, guider et accompagner. Je n’ai jamais rencontré une telle maturité musicale et une telle sensualité digitale. Elle réalise avec un instinct incroyable des traits techniques que bien des solistes ne parviennent pas toujours à maîtriser. Elle sera une grande violoncelliste.


Victoria Hall à 20h, les 5 et 6 février. Renseignements au 022 807 00 00 ou sur le site de l'OSR