Musique

Gavin Bryars, révélateur d’inconscient

Deux œuvres cultes du contrebassiste post-minimaliste anglais, ancien jazzman devenu collaborateur de John Cage ou Tom Waits, sont jouées à La Chaux-de-Fonds et à Genève dans le cadre du festival Antigel. Coup de fil à un esthète hyperactif rompu à la contemplation zen

«Veuillez me rappeler dans dix minutes, je termine une discussion avec ma fille.» On s’était fait un monde de cet échange téléphonique avec Gavin Bryars, intimidé par sa stature de commandeur de la musique contemporaine, et c’est un homme chaleureux avec lequel on s’entretient finalement, une fois réglées ses affaires familiales. «Voilà, l’entend-on finalement clamer, je suis à vous. Que voulez-vous savoir?» Voyons voir: les détails du parcours d’un gamin du Yorkshire devenu un expérimentateur musical génial, auteur d’une œuvre échappant aux catégories et à la force spirituelle peu commune… par exemple.

«Je ne crois pas qu’il y ait eu un moment dans ma vie où la musique soit devenue sérieuse», s’esclaffe Gavin Bryars dès notre premier échange. Voix grave, verbe clair, ton serein, le contrebassiste grandi sur les bancs de l’église, passé par le jazz, puis impliqué dans l’improvisation libre au milieu des sixties, évoque sa trajectoire avec un détachement désarmant, comme si avoir immensément contribué à définir la course du post-minimalisme au cours des quarante dernières années relevait de l’absolue normalité.

«Je compose pour contempler et saisir la multiplicité des sensibilités humaines, l’entend-on expliquer. Pour cela, il est primordial de rejeter ce qui brouille sa vision, l’ego pour commencer. Là, on peut s’approcher au plus près de l’essence des choses. C’est un principe que j’enseigne aux jeunes musiciens: demeurez concentré, humble, sincère, tendez vers l’économie et ça marchera!»

Accidents aléatoires

Ces préceptes tirés du bouddhisme zen qu’il pratique depuis ses études de philosophie menées à Sheffield au début des années 1960, Gavin Bryars, 76 ans, les a soufflés aux étudiants de la Haute Ecole de musique de Neuchâtel, chargés avec le Nouvel Ensemble Contemporain (NEC) d’interpréter deux de ses œuvres clés à La Chaux-de-Fonds, puis à Genève dans le cadre du festival Antigel: The Sinking of the Titanic (1969) et Jesus' Blood Never Failed Me Yet (1971).

«Je suis toujours étonné de constater combien ces pièces sont régulièrement interprétées, reconnaît cet érudit, amateur d’opéra (Marylin Forever, 2013) et collaborateur du metteur en scène Bob Wilson (Médée, 1984). Je serais toutefois aujourd’hui incapable d’écrire des partitions semblables. Titanic et Jesus sont en effet étroitement liées à un moment particulier de mon histoire, au regard que je portais sur l’humain alors, et à un ensemble d’accidents aléatoires.»

Ici, reprenons. Marqué par les travaux de Morton Feldman ou Olivier Messiaen, Gavin Bryars rentre au milieu des années 1960 en Angleterre, après un séjour américain où il a fréquenté John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham, avec lequel il travaillera sur Biped (1999). De cette rencontre dont il retient qu’«il n’existe pas de bonne et de mauvaise façon de créer», ce père de quatre enfants puise une conviction: «Miser sur le détachement quand on compose, s’en remettre au hasard, faire confiance aux idées neuves.»

Inscrit dans la scène expérimentale londonienne en construction, le membre éminent du Collège de pataphysique y fréquente Cornelius Cardew et souffre de l’indifférence dont ses travaux font l’objet quand seule «l’avant-garde», notamment incarnée par Pierre Boulez, remporte le soutien des médias et des institutions. «La BBC n’a pas joué une de mes œuvres avant 1987», souligne-t-il, agacé. Et cela même alors que The Sinking of the Titanic et Jesus' Blood Never Failed Me Yet sont publiés sur le label Obscure de Brian Eno, suscitant l’admiration de l’aristocratie pop-rock.

Intuitions

«Ce contexte m’a poussé à embrasser la plus totale liberté créative, explique ce compositeur d’œuvres pour voix et percussions (Mistral) ou grand ensemble (Nothing Like the Sun). C’est ainsi que Titanic et Jesus sont nés d’accidents et d’intuitions. Pour le premier, tout vient de la lecture du témoignage de l’un de ses survivants du naufrage qui contait comment l’orchestre du navire avait joué un cantique jusqu’au dernier instant. J’ai cherché à traduire ce moment en composant des thèmes courts pouvant être combinés de manière à multiplier les possibilités de traitements ou d’interprétations.

Quant à Jesus, je travaillais alors avec un ami sur un film consacré aux clochards de Londres. Au cours du tournage, un sans-abri a chanté un hymne religieux qui ne fut pas retenu au montage. Dans l’atelier que je partageais avec d’autres artistes, j’ai improvisé sur cet air un accompagnement épuré que j’ai bouclé sur une bande, puis je suis sorti, laissant les fenêtres ouvertes et la bande tourner. A mon retour, j’ai découvert les gens qui travaillaient là bouleversés par la force issue de cette voix et de cet arrangement auquel s’étaient ajoutés des sons concrets.»

Œuvre culte constamment soumise depuis sa publication à des réinterprétations, Jesus' Blood Never Failed Me Yet fit l’objet d’une collaboration entre Bryars et Tom Waits en 1993. Au Nouvel Ensemble Contemporain et aux étudiants de la HEM Neuchâtel de s’en saisir aujourd’hui durant deux soirées marquées par la présence exceptionnelle du maître, et la présentation de Palindrome, pièce du jeune compositeur annemassien Mathis Saunier.


Gavin Bryars interprété par le Nouvel Ensemble Contemporain et les étudiants de la HEM Neuchâtel. La Chaux-de-Fonds, Théâtre des Abeilles, samedi 2 février à 19h30; Genève, Casino-Théâtre, mardi 5 février, dans le cadre du festival Antigel.

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