Carnet noir

Géant du théâtre européen, Luc Bondy s’est éteint

L’artiste suisse dirigeait le Théâtre de l’Odéon à Paris. Son classicisme pénétrant et inquiet a fait le bonheur du public à Lausanne comme à Vienne, à Berlin comme à Bruxelles. Hommage à un papillon de la scène somptueux

Il a l’attention du papillon. Ses yeux flirtent dans l’azur. Puis se posent sur vous. Son index flatte un cheveu de plus en plus rare. Son front est un delta: mille intelligences s’y pressent. C’est ainsi que Luc Bondy vous apparaît en ce printemps 2008, dans le foyer du Théâtre de Vidy à Lausanne. Il y présente La Seconde surprise de l’amour de Marivaux, une merveille d’arithmétique théâtrale, joueuse, pénétrante, élégante, sensuelle.

Classique et inquiet à la fois

Luc Bondy, qui vient de s’éteindre à 67 ans des suites d’une pneumonie, était tout cela à la fois: d’une pièce, il faisait une fête du sens; il ne figeait rien, il ouvrait des vasistas dans la psyché; il étudiait, en lecteur de Proust qu’il chérissait, les scénarios du cœur; il traquait chez Marivaux comme chez Harold Pinter cette part de flou qui nous constitue, cette déchirure aussi qui nous empêche.

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Car la grandeur de Luc Bondy, sa singularité aussi est là: il est merveilleusement classique et inquiet à la fois, plus proche de Freud ou de Thomas Ferenzi que de Marx. Il est plus littéraire que politique, plus dandy que prêcheur, plus poète que révolutionnaire. Le théâtre comme l’opéra ou le cinéma sont pour lui des lieux où éprouver la bête humaine, où mesurer ses tentations nihilistes et célébrer parfois sa fringale d’absolu. Luc Bondy n’est jamais sentencieux ou lugubre.

Ironie de l’artiste

Il est du parti de la lumière, à condition qu’elle soit âpre et parfois même sidérale. Se souvenir ici de son En attendant Godot, de Samuel Beckett, en 1998 à Vidy. Il chasse le gris qui est la fatalité de Vladimir et d’Estragon, ces tombés des nues qui attendent Godot au pied d’un arbre squelettique. A la place, il impose un ciel de printemps. Cette folle clarté, c’est toute l’ironie de l’artiste.

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L’Europe comme patrie

Luc Bondy est l’enfant d’une Europe fracassée par les nazis. Son père, François Bondy, est écrivain et journaliste. Né à Berlin, juif d’origine austro-hongroise, interné au début de la guerre, il trouve refuge à Zürich. Il y rencontre une danseuse juive, victime de la fureur hitlérienne elle aussi. Luc voit ainsi le jour à Zürich en 1948. Son passeport suisse est à moitié sérieux, confiera-t-il plus tard au journal Libération. «C’est ridicule! Grâce à Hitler, je suis Suisse. Comme énormément d’enfants juifs nés après-guerre, je dois ma naissance à Hitler. Mes parents ne se seraient jamais rencontrés sans lui.»

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L’Europe est sa vraie patrie. Et Paris sa ville d’élection. Luc grandit à la croisée des esprits, du viennois, du berlinois et du parisien. Il passe son adolescence dans un pensionnat au pied des Pyrénées. Il fantasme sur Jacqueline, l’une de ses professeurs aux jambes tentatrices. Et achète à coups de stylos bille l’amitié de ses camarades les plus costauds. Luc est malingre, mais charmant.

Carrière berlinoise

Il est mauvais élève, toujours le plus âgé de la classe, mais jamais rassasié de lecture. Il a vingt ans en Mai 68 et il veut que sa vie soit imaginaire – il dira par la suite qu’il n’a pas d’existence réelle. Il se voit marcher dans les mêmes cothurnes que son grand-père Fritz Bondy, connu sous le nom de N.O. Scarpi, écrivain et metteur en scène né à Prague et mort à Zürich. Il apprend le métier d’Arlequin à l’école Jacques Lecoq, puis file en Allemagne.

Est-ce sa chance? Les années 1970 sont l’âge d’or du théâtre européen. Le Britannique Peter Brook s’est établi à Paris. L’Allemand Peter Stein transforme la Schaubühne de Berlin en manufacture endiablée. Le jeune et ombrageux Patrice Chéreau imprime à la scène un classicisme affolant. Luc Bondy brille, lui, à Hambourg, puis à Cologne et à Berlin. Il a 37 ans en 1985 et il prend les rênes de la Schaubühne, à la place de Peter Stein.

Comme son frère en théâtre Chéreau, Bondy est un cocher charismatique. Des essaims de passionnés le suivent à travers l’Europe, à Vienne – il y dirigera plus tard les Wiener Festwochen – à Bruxelles aussi où il empoigne Cosi fan tutte en 1984, aux Amandiers de Nanterre surtout où il monte cette même année Terre étrangère – un titre qui lui va bien – du Viennois Arthur Schnitzler. Il y dirige Michel Piccoli et Bulle Ogier, deux acteurs qu’il projettera plus tard à Vidy encore dans un monumental John Gabriel Borkman, d’Henrik Ibsen.

Soigner la nuance

Luc Bondy ne se sent invincible qu’à l’ombre des écrivains. Il oublie alors ce dos qui le torture depuis l’enfance, ce diabète qui le grignote, ce cancer qu’il a dû combattre. Dans la salle, assis, il regarde ses comédiens démêler l’écheveau d’une énigme, Isabelle Huppert, Micha Lescot, Bulle Ogier encore dans Les Fausses confidences – à l’Odéon à Paris en 2014.

Son métier à lui, c’est de choisir ses interprètes et de soigner la nuance, en peintre obsédé par son sujet. Dans Mes Dibbouks, digression intime formidable, il écrit ceci: «Je n’aime pas me regarder dans le miroir, je me rase en détournant le visage. Je sais qu’il y a dans mes traits quelque chose qui avoue mon désir d’être aimé. Je devine que ce visage livre mes pulsions intérieures à quiconque l’observe. Malin plaisir, jalousie, cupidité, déception, envie, vanité…»

Cet esthète sort d’une nouvelle de Stefan Zweig. Il a l’élégance de ses héros, l’ironie, le goût de l’anecdote et parfois celui de la blague. Ces dernières années, tout en dirigeant le Théâtre de l’Odéon, il écrivait. A ce propos, il confiait au Temps: «C’est ma manière de mettre en question ma vie, d’observer l’animal bizarre que je peux être.» Son art aura été celui d’un papillon magnifique, puisant chez Shakespeare ou Tchekhov non pas un remède au chagrin, mais le feu d’un désir toujours recommencé.

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