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Les géants de «La Divine Comedie» de Dante Alighieri (1265-1321). Illustration de Gustave Dore, 1885.
© Bianchetti/Leemage

Livres

Les géants sauvés de l’oubli

Auteur et cinéaste italien, membre de l’Oulipo, Ermanno Cavazzoni propose une «histoire naturelle des géants». Son narrateur, un vieux garçon aux multiples références, est naïf au point de croire tout ce qu’il lit

On pense à Queneau, au Gulliver de Swift devenu géant malgré lui parmi les Lilliputiens, au Vicomte pourfendu de Calvino, à l’Ailleurs de Michaux, en fait cité par le narrateur (ses «géants maintenus debout par des corsets, des sous-ventrières et de grandes ceintures»), et, plus généralement, à quelque excès narratif de type rabelaisien. Ermanno Cavazzoni, dont le roman Le poème des lunatiques (1987) a inspiré le dernier long-métrage de Fellini (La voce della luna, 1990), auteur par ailleurs de romans en forme d’énumérations comme Le calendrier des imbéciles ou encore Les écrivains inutiles, atteint ici une sorte d’apogée: on a sans doute jamais fait mieux dans le registre de l’absurde habillé d’un grand sérieux de façade.

Le narrateur allumé de Cavazzoni mène sa recherche sur l’existence des géants avec rigueur. Il appuie ses récits fantaisistes sur des sources solides, soit des auteurs de poésie chevaleresque qu’il cite comme le plus scrupuleux des historiens (Cervantès, Pulci, Boiardo, etc.), mais aussi sur des références anachroniques comme Keynes, Marx et même Darwin. Le narrateur considère certes les fictions comme des réalités, mais ses récits, bien calés dans le sérieux référentiel, prennent pour ainsi dire des allures naturelles aux yeux du lecteur.

Pourtant, les recherches du narrateur sont parfois perturbées par sa vie quotidienne avec tante Monica, dont il jalouse les amis, sans parler de son engouement pour les extraterrestres qu’aiguise un charlatan nommé Figue fraîche.

Un cerveau rudimentaire

Plutôt que d’adopter une structure romanesque, l’auteur a choisi de présenter les géants en septante petits chapitres constitués de notes et anecdotes de nature quasi ethnologique. Sans déflorer le sujet, disons quand même que les géants ont existé et quelque peu (plutôt peu) évolué du XIVe au XVIIe siècle. Le narrateur distingue deux grandes catégories, le géant sauvage et le géant de guerre, avant d’avancer des hypothèses convaincantes sur la brièveté de leur séjour sur terre.

Il brosse alors un sombre portrait de ces créatures «qui ignorent tout de l’orgasme et n’ont pas de conscience théologique». Les géants, explique-t-il, «ont un cerveau un peu simplifié, sans grandes vues, un peu con». Ils ne sont pas insensibles au charme des jeunes filles, qu’ils enlèvent volontiers sans bien savoir qu’en faire par la suite, les tuant parfois par dépit ou par inadvertance. En tout cas, les géantes, fort rares et peu avenantes, ne leur conviennent pas. Ils ont aussi la manie de lancer des objets en tous sens, et, quand ils grossissent les rangs de quelque armée, leur fureur doublée de maladresse les emporte à «donner des coups si insensés et grossiers» qu’ils parviennent à provoquer morts et blessures dans leurs propres rangs.

Jusqu’à 18 mètres de haut

Leur taille? Un géant classique mesure de huit à dix mètres de haut, mais on en a vu jusqu’à 18 mètres. Les géants évoluent au temps des preux chevaliers et des fées. On voit passer des paladins, Roland et Renaud, entre autres. A vrai dire, même s’ils sont plus rusés et plus mignons que les géants, leur propension à pourfendre les poitrails et à couper des têtes à la moindre occasion les tient fort éloignés de l’élégance et de la vertu, en un mot de la civilisation. Ils ont partie liée avec les géants et lorsque ceux-ci disparaissent, «ils deviennent aigres et crétins», Renaud lui-même sombrant dans l’alcoolisme.

La quête chimérique du narrateur de Cavazzoni trouve bien sûr des échos dans notre réalité et ses géants odieux et ridicules avec l’humanité qu’ils ne parviennent pas vraiment à rejoindre.


Le credo d'un éditeur iconoclaste

Le Nouvel Attila, éditeur parisien, a pris son envol en 2009. La maison se caractérise par son goût pour les littératures inclassables, les ovnis littéraires et les littératures étranges. Elle propose des rééditions d’auteurs oubliés, épuisés et pilonnés, des traductions et quelques auteurs francophones contemporains. Dans son catalogue, comprenant une soixantaine de titres, figurent entre autres trois auteurs suisses importants, Peter Bichsel avec ses hilarantes et poignantes Petites histoires enfantines, Ludwig Hohl avec son chef-d’œuvre L’ascension et Daniel Spoerri avec sa Topographie anecdotée du hasard, où il fait l’inventaire des objets composant sa table de travail dans sa chambre d’hôtel de la rue Mouffetard, décrivant chaque objet comme s’il s’agissait d’un catalogue de musée.

(J-B. V.)


Ermanno Cavazzoni, «Les géants (Histoire naturelle)», traduction de l’italien par Monique Baccelli, Le Nouvel Attila, 230 p.

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