Critique: le Geneva Camerata au Bâtiment des forces motrices

Richard Galliano, sublime transformiste

S’il y a un rêve chez les programmateurs classiques, c’est bien celui de fédérer et de rajeunir les publics autour d’affiches rassembleuses. Remplir les salles avec un nouvel orchestre de chambre dans une symphonie de Mozart et sans star à la baguette: il faut des arguments de poids pour attirer les spectateurs. David Greilsammer et son GECA surfent sur la vague avec talent.

Pour le concert d’ouverture de leur saison, ils ont convié Omar Porras dans le rôle de Blancaman el bueno pour rendre un hommage amoureux à Gabriel Garcia Marquez entre les œuvres. Une touche de théâtre, d’onirisme latino-américain et d’humour en apéritif. Mais surtout, ils ont invité Richard Galliano. Dans la transcription du Concerto pour violon en la mineur BWV 1041 de Bach comme dans Primavera porteña d’Astor Piazzolla ou sa composition personnelle New York Tango pour violon et orchestre, l’accordéoniste représente une idéale légitimation intergenres.

Le plat de résistance est nourrissant, stimulant et surprenant. Car le talent du pianiste à bretelle va bien au-delà des répertoires, qu’il embrasse avec une finesse, une virtuosité, une sensibilité et une énergie de grand interprète. Entraîner les musiciens dans une folle rythmicité ou les suivre dans la musicalité la plus subtile: Galliano ne dessine aucune frontière entre les styles et les époques. Les notes se parent d’un legato et d’un perlé de toucher qui rendent aux touches, anches et soufflet de l’accordéon la fluidité et la douceur de l’archet du violon. Du grand art, jusqu’au bis en pot-pourri Bach/Tango/Gainsbourg à faire chanter le public…

On ne trouve aucune résistance non plus au sein de l’orchestre, qui se baroquise avec entrain dans les trois amuse-bouches de Rameau (Ouverture de Platée, Contredanse en rondeau des Boréades et Air des sauvages des Indes galantes), avant de participer à l’aventure argentine dans une vitalité enthousiaste. La technique, l’engagement et la jeunesse des trente musiciens permettent à David Greilsammer de s’appuyer sur un orchestre malléable à souhait, et gonflé de sève. La 38e Symphonie de Mozart, dite «Prague», prise au pas de charge et pas toujours contenue dans ses élans fougueux ou ses contrastes de nuances, fouette l’écoute. Mais la sonorisation de l’ensemble, qui s’avère judicieuse pour les interventions d’Omar Porras et de Richard Galliano, ne convient pas du tout à Amadeus. Quant à la création de Passion pour quintette à vent et orchestre du jeune Bâlois Jannik Giger, l’emploi ludique du dérapage d’intonations dans un tissage d’échos harmoniques classiques pourrait offrir plus de substance et d’inventivité. A développer.