Offensive zurichoise à Locarno. Dimanche, la première de Snow White, dernière œuvre de Samir qui raconte les amours et les déboires d'une fille de la «Côte dorée» de Zurich et d'un rappeur genevois, a mobilisé les foules comme rarement un film helvétique. Résultat d'une campagne de pub massive, la projection a commencé avec plus de trente minutes de retard parce que la salle n'en finissait pas de se remplir. Le Fevi (3200 places) était plein à craquer. La ferveur zurichoise durera bien au-delà de ce seul film. Car la région métropolitaine s'est dotée d'un nouvel organisme qui risque de modifier en profondeur le paysage audiovisuel helvétique. Créée début avril, la Fondation zurichoise pour le cinéma unifie l'apport des communes et du canton pour l'encouragement à la production de films. Dotée de moyens importants, elle suscite déjà les discussions, et les appétits. Snow White est l'un des premiers films à en avoir bénéficié.

Le maire de Zurich, Elmar Ledergerber, qui préside le conseil de la fondation, se dit «fier» de ce nouvel outil mis à l'œuvre après une votation populaire. En novembre 2004, les Zurichois ont accepté la dotation financière de la Ville, ce qui revient à doubler l'effort pour le septième art. La fondation est dotée d'un capital de 20 millions de francs. Elle compte injecter 7,5 millions par année dans le cinéma, soit trois millions de la Ville de Zurich, trois des autres communes et 1,5 du canton: un bon tiers de ce que la Confédération débourse chaque année pour l'aide aux films.

Elmar Ledergerber souligne que cette nouvelle source de financements «permettra aux créateurs de se concentrer davantage sur leur travail que sur la recherche de fonds, ce qui devrait augmenter la qualité des films». Il note que le potentiel de succès des œuvres fait partie intégrante des critères d'évaluation, sous le slogan «amener de bonnes histoires au cinéma». La démarche «ne relève pas seulement de l'appui à la culture, nous sommes convaincus qu'en soutenant ainsi cette branche, c'est une forme de promotion économique», ajoute le maire.

«Marée» de demandes

La nouvelle instance repose sur un bureau de deux personnes, et ne dispose que de deux commissions pour analyser les demandes: fiction et documentaires. Les films de TV peuvent être pris en compte, mais les subsides qu'ils peuvent attendre sont plafonnés à 200 000 francs. Daniel Waser, secrétaire général, insiste sur la «souplesse» d'une organisation, qui reprend les formulaires de requêtes que l'Office fédéral de la culture (OFC) mais tient à marquer sa différence par rapport à l'administration. Lors de la première séance, toutes les demandes ont été approuvées. Euphorie des débuts, préviennent vite les responsables, qui font état d'une «marée» de demandes, sans autres précisions. Le montant le plus élevé – 600 000 francs – va à Portovero, de Daniel Schmid, et au nouveau film de Sabine Boss, Undercover. Les aides à la production commencent à 6000 francs pour un court métrage, et la moyenne se situe autour de 150 000. Le développement de projets – écriture, établissement du plan financier – est aussi subventionné, environ 30 000 francs par demande.

Cette nouvelle générosité vient renforcer un effort accru de la TV alémanique, qui a fortement augmenté ses soutiens à la production indépendante de téléfilms, sources de succès à l'antenne. En termes de financement, la place zurichoise se trouve ainsi dotée d'une force de frappe inédite dans l'histoire du cinéma suisse. Puisque la Fondation n'exige pas que les demandes soient également soutenues par l'OFC, elle pourrait devenir une alternative au sacro-saint soutien de Berne. Elle demande toutefois que les fonds publics ne dépassent pas 60% du financement d'un film. Questionné par Le Temps, Pascal Couchepin estime «qu'il faut féliciter Zurich de ce soutien, souhaitable, voire même nécessaire. Mais la Confédération reste le partenaire prioritaire de la branche.»

Reste qu'à l'heure où le futur chef de la section cinéma de l'OFC, Nicolas Bideau, annonce «la fin du saupoudrage», certains producteurs se demandent si, au contraire, le nouvel organisme ne va pas accroître la pression sur l'administration fédérale. En effet, les producteurs ayant l'habitude d'approcher tous les bailleurs de fonds possibles, une augmentation du nombre de projets à Zurich se ressentira forcément à l'OFC.

En Suisse romande, on l'imagine, les demandeurs pâlissent d'envie. L'exemple zurichois sera d'ailleurs cité lorsque les professionnels romands voudront une hausse des soutiens des cantons dans le Fonds Regio. Conçue comme un complément aux aides de l'OFC et de la SSR, cette cagnotte est aussi alimentée par la Loterie romande. Locarno 2006 dira peut-être si les francophones ont surenchéri.