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«Genesis», le paradis controversé de Sebastião Salgado

A Lausanne, Paris ou Toronto, l’exposition «Genesis» bat des records de fréquentation. Polémique: le projet est soutenu par le géant minier Vale, dont la politique est dénoncée par de nombreuses ONG

A l’entrée du bâtiment, quelques visiteurs font demi-tour, voyant la file d’attente couler sur les marches d’escalier. A l’intérieur, des dizaines d’autres se pressent pour voir les œuvres. Certains grommellent de n’y parvenir que par bribes, derrière un coude, une mèche, une épaule. Sommes-nous au Grand Palais, au Centre Pompidou ou à la Tate Gallery? Non, au Musée de l’Elysée, à Lausanne.

Ouverte fin septembre, parallèlement à une exposition à la Maison européenne de la photographie, à Paris, et après un démarrage londonien, Genesis, de Sebastião Salgado, semble en passe de battre tous les records de fréquentation de l’institution. En moyenne, 465 personnes font le déplacement chaque jour, 1500 à 2000 le week-end. «Nous pensons clore l’exposition avec 35 000 à 40 000 visiteurs, contre 20 000 habituellement, se réjouit Sam Stourdzé, directeur de l’établissement. L’état du monde est un sujet qui intéresse bien au-delà des amateurs de photographie, c’est un sujet de société.» Partout, la recette fait mouche: à Rio et à Toronto, la manifestation a attiré respectivement 100 000 et 250 000 personnes. A Paris, après dix semaines d’ouverture, 90 000 visiteurs l’ont déjà parcourue. Et Taschen en est au 6e tirage de l’édition grand public du livre, traduit en six langues.

Genesis plaît, parce que la planète inquiète. Et le photographe brésilien plaque à l’envi un discours écologique sur ses images d’une nature menacée. Durant huit ans, il a sillonné le globe pour en capturer les paysages et espèces «ayant pu échapper au contact souvent destructeur de l’homme moderne». Indiens d’Amazonie, tribus de Papouasie, otaries des Malouines ou volcans des Galapagos se succèdent dans l’inventaire du reporter, en noir et blanc très contrastés et dans une esthétique à la lumière théâtrale fleurant souvent l’exotisme, frisant parfois le regard d’antan sur le «bon sauvage».

Jusqu’ici, Sebastião Salgado, connu pour ses méga-projets, avait consacré son énergie à l’espèce humaine, depuis La Main de l’homme, hommage aux travailleurs manuels, jusqu’à Exodes, consacré aux migrations mondiales. Cette fois, il offre au public un Eden d’avant la chute, ou d’avant la pollution.

De nombreuses voix, dès lors, s’étonnent qu’un tel travail soit sponsorisé par Vale, géant minier brésilien. L’entreprise a financé les voyages du photographe durant quatre années sur les huit qu’a nécessité ce projet, la promotion actuelle et certaines expositions choisies par le groupe en fonction de ses intérêts locaux (Londres, Toronto, Rio de Janeiro et São Paulo en 2013, Singapour et Shanghai en 2014). Le tout pour un montant total non divulgué. Le journal Brasil Economico a évalué les voyages à 1 million d’euros et l’on connaît le coût des deux expositions organisées en grande pompe cette année au Brésil: 2 382 350 reais, soit 740 000 euros.

«Sebastião Salgado vient de la même région que nous, il sait à quel point nous inscrivons notre démarche dans le développement durable. Son travail consiste à alerter le grand public sur le besoin de préservation de la planète, cela correspond parfaitement à notre positionnement, souligne Nadine Blaser, responsable de la communication et du sponsoring de Vale International SA, à Saint-Prex. Vale est devenue depuis longtemps une entreprise durable. Cette préoccupation est entrée dans les mœurs et dans les lois, nous suivons bien évidemment ce mouvement. Une entreprise minière a un impact sur l’environnement, mais nous le réduisons au maximum.»

Sebastião Salgado ne voit aucune contradiction à financer un projet environnemental par une industrie qui détruit le sous-sol terrestre. «L’industrie minière n’est pas un problème, assure-t-il. Au Brésil, la plus grande pollution, c’est le pétrole, et surtout l’agriculture, qui est fatale pour la forêt. Alors que la mine est localisée.» Il ajoute que, «sans l’industrie minière, il n’y a pas de voiture, pas de train.» Un propos repris par Nadine Blaser: «Le monde entier a besoin de ressources naturelles, des millions de personnes souhaitent accéder à des biens et services, notamment dans les pays émergents comme la Chine.»

Entre Vale et Salgado, l’histoire est ancienne. Le père de sa compagne, Lelia Deluiz Wanick Salgado, a travaillé dans l’entreprise dès ses premières années d’existence. Le photographe est originaire du Minas Gerais, où surgit la première mine de l’entreprise, alors publique. «Dans mon Etat, rappelle Sebastião Salgado, il n’y a que des mines. C’est avec cette industrie que tout le monde vit là-bas. Je suis tombé dans le chaudron.»

C’est en 1998 que Vale participe à son premier «mécénat» avec les Salgado: elle finance Instituto Terra, une fondation privée que les époux lancent sur l’ancienne ferme de 15 000 hectares du père de Sebastião Salgado, à l’est du Minas Gerais. «La ferme était devenue un endroit mort, dévasté par la déforestation, raconte le photographe. Lelia m’a dit qu’on pouvait replanter la forêt. J’ai frappé partout pour avoir des aides. On a planté un million d’arbres et l’écosystème s’est reconstitué. Les animaux sont revenus.» Vale se flatte d’avoir fait don de 500 000 arbres issus de sa réserve naturelle à Linhares pour le reboisement. De son côté, Sebastião Salgado explique que sa fondation permet à deux autres de ses partenaires, le producteur de café Illy et l’éditeur Taschen, d’«effacer leur empreinte environnementale» en rachetant des crédits carbone produits par Instituto Terra. Une façon de se «verdir» à bon compte.

Jusqu’à Genesis, Salgado avait surtout financé ses projets photographiques par la presse, selon un système bien orchestré qui a fait de lui une entreprise et une marque internationales. Son agence Amazonas Images, à Paris, est dévolue à son œuvre: huit personnes gèrent ses publications dans la presse, ses expositions, ses livres, ses films… Sa femme Lelia prend en charge le commissariat et conçoit ses ouvrages. Son fils Juliano travaille actuellement à un documentaire sur son père prévu pour 2014.

Mais la crise de la presse a changé la donne. Pour Genesis, plusieurs partenaires ont jeté l’éponge, comme le Guardian qui n’a financé que les quatre premières années du projet, avant de publier au coup par coup. Le photographe s’est tourné vers la vente des tirages, en hausse – ses images de plus de 2 mètres se monnaient 100 000 dollars. Et aussi vers les sponsors, en particulier Vale.

Sebastião Salgado défend son choix: «Vale n’est pas une entreprise bandit. Les plus grosses ONG brésiliennes, et aussi les municipalités, travaillent avec eux.» Il n’empêche, de 1997 à 2007, le minier a récolté 56 amendes d’une valeur de 37 millions de reais, distribuées par Ibama, l’Institut brésilien de l’environnement: consommation de carbone provenant de la forêt native, incendies dans des aires de préservation environnementale, destruction de forêts permanentes… L’entreprise a fait appel contre la grande majorité des infractions. En 2010, alors que Salgado sillonnait la planète, Vale aurait causé des dégâts sur l’équivalent d’une superficie de 741,8 km², selon l’organisation Articulation internationale des victimes de Vale (AIVV), qui regroupe 30 mouvements sociaux au Brésil, en Argentine, au Canada, au Chili et au Mozambique.

En 2012 enfin, la société a reçu le Public Eye Award, un prix remis en marge du Forum de Davos aux sociétés «coupables de violations des droits humains et d’atteintes à l’environnement particulièrement crasses» par la Déclaration de Berne et Greenpeace Suisse. «Cette nomination nous a été proposée par plusieurs ONG, dont International Rivers, sur le cas précis du barrage de Belo Monte, rappelle Michael Baumgartner, responsable des Public Eye Awards pour Greenpeace Suisse. Cette construction nécessitait en effet de détourner une grande partie du fleuve Xingu en Amazonie et de déplacer 40 000 personnes, qui n’ont été ni consultées ni indemnisées.»

Vale rétorque qu’elle ne détient que 9% des parts de ce projet controversé et qu’il n’y a eu que peu de votes pour appuyer sa nomination, des voix essentiellement japonaises, le géant Tepco étant également pointé. 88 000 personnes ont pris part au suffrage en ligne de 2012, dont 25 041 pour Vale, 24 245 pour l’opérateur japonais de la centrale de Fukushima et 19 014 pour Samsung. «Oui, il y a eu des votes japonais et sud-coréens, mais la majorité des 25 000 voix étaient brésiliennes. Nous ne divulguons pas les chiffres par Etat, comment Vale peut-il être aussi affirmatif? Ont-ils essayé eux-mêmes d’influencer le scrutin? s’interroge Michael Baumgart­ner. Quant à la hauteur de leur participation dans le barrage, on appartient à une affaire ou pas. Comme on dit en allemand, «Tu es allé avec, tu as été pris avec, tu seras pendu avec!»

Ce prix a poussé les dirigeants de Vale à créer un site internet (www.valeesclarece.com.br) pour se défendre face aux mouvements de protestation qui ont émergé dans l’Etat du Maranhão au Brésil, au Mozambique, à Sudbury (au Canada), à Morowali (en Indonésie) ou encore à La Loma (en Colombie). Le groupe, qui fait beaucoup d’efforts pour changer son image, rappelle avoir figuré, en janvier 2013, dans la liste des 50 entreprises les plus respectueuses en termes d’environnement, selon le classement établi par l’entreprise Corporate Knights…

Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée, balaie la polémique: «J’ai découvert que Vale avait financé le projet lors de la signature du contrat. J’ai interrogé Sebastião sur ce choix, qui peut sembler ambigu. Ses réponses m’ont suffi. Mon critère est la qualité esthétique de Genesis, c’est un travail de fond et de valeur qui a sa place au musée. Je ne suis pas habilité à juger l’éthique du groupe Vale.»

Au-delà d’un certificat de bonne conduite en matière écologique, une telle opération de sponsoring pourrait représenter un autre avantage pour des multinationales comme Vale. L’entreprise est extrêmement active dans le mécénat social, environnemental, sportif et culturel à travers le globe – elle se targue d’avoir investi 1,5 milliard de dollars en 2013. Une bonne pratique qui se monnaie parfois contre quelques exonérations fiscales. En Suisse, où se situe le siège européen du groupe et celui de Vale International pour 81 employés, la firme soutient massivement le festival St Prex Classics. Elle a notamment investi 1,8 million de francs l’an dernier dans la construction d’une infrastructure scénique de plein air, en collaboration avec l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Elle sponsorise encore les cours de judo proposés dans les écoles publiques par le champion Sergei Aschwanden, à hauteur de 400 000 francs.

«L’engagement local fait partie des discussions que nous avons avec les autorités, lorsque nous décidons de nous implanter», admet Nadine Blaser. «Un allégement d’impôts peut inclure des contreparties de ce type, confirme un responsable vaudois. Nous pouvons demander à une entreprise de créer un tissu local d’amitiés comme nous demandons à un étranger d’apprendre le français et de s’intégrer dans son voisinage.» En Suisse, où elle s’est installée en 2006, Vale ­International a longtemps ­bénéficié d’une exonération à hauteur de 80% sur l’impôt fédéral direct, «offerte» par le canton de Vaud. Une proportion que l’Administration fédérale des contributions a souhaité ramener à 60% en 2011, au motif que divers engagements n’avaient pas été tenus.

«Les autorités avaient demandé à Vale de créer des emplois, de construire un immeuble et de réaliser des investissements en proportion du business plan annoncé par le groupe. Or, de nombreuses activités et profits ont été rapatriés en Suisse et le volume d’affaires a été démultiplié. Selon les informations de la Radio Télévision suisse, la firme s’était engagée à un bénéfice prévisionnel de 35 millions de francs. Mais en quelques mois, son profit s’est envolé à plus de 5 milliards», note Olivier Longchamp, responsable fiscalité et finances internationales à la Déclaration de Berne. Un accord a été trouvé l’an dernier: l’exonération de l’impôt fédéral direct est repassée à 80%, tandis que l’impôt cantonal, jusque-là allégé de 100% l’est dorénavant de 80% (LT du 20.12.2012).

Au Brésil, où Vale investit le plus en termes de sponsoring, une loi adoptée par le Congrès en 1991 permet aux compagnies de déduire l’équivalent de 4% de leurs impôts pour financer des projets culturels. Vale y a négocié la semaine dernière un nouveau contrat fiscal avec le gouvernement.

Retour à Genesis. Le chef de la tribu brésilienne des Kuikiro, Afukaka, était l’invité surprise de Sebastião Salgado au vernissage de la Maison européenne de la photographie, à Paris. Devant les images idylliques, il a évoqué «les digues qui font baisser le niveau de l’eau», «les touristes qui font des expéditions de pêche» et le barrage de Belo Monte.

«L’industrie minière n’est pas un problème. Sans elle, il n’y a pas de voiture, pas de train», défend le photographe

De 1997 à 2007, le minier a récolté 56 amendes de l’Institut brésilien de l’environnement

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