Scrutin

A Genève, les acteurs culturels espèrent une victoire fracassante

Les Genevois voteront le 19 mai sur une initiative qui demande que le canton joue un rôle d’arbitre sur la scène de la culture. Si la plupart des partis appellent à voter pour, ils n’ont pas la même interprétation du texte. La suite promet d’être chahuteuse

A la mi-temps, le match paraît gagné. Au bout du fil, Aude Vermeil ne veut pas fanfaronner, mais elle a dans la voix la lumière de celle qui pressent la victoire. La directrice de Fonction:Cinéma revoit en un flash cet été 2017 où elle et une poignée de femmes fortes de la République cogitaient sur une initiative populaire visant à introduire dans la Constitution le principe d’un canton qui coordonne la politique culturelle, en concertation avec les communes. Le 19 mai, le peuple genevois devrait approuver ce texte, sauf coup de sang collectif.

Pourquoi une telle initiative? A l’époque, artistes, artisans de la branche, patrons d’institutions s’inquiètent des «effets néfastes» de la loi sur la répartition des tâches qui consacre, dans leur domaine, un retrait du canton d’un certain nombre de missions.

«Monopoly», s’indignent les détracteurs de ce grand troc. Et de dénoncer les conséquences de la redistribution. L’Etat renonce à financer la création théâtrale et chorégraphique, mais pas sa diffusion. Il ne subventionnera plus la Comédie – en échange, le Grand Conseil avait approuvé, en janvier 2016, un crédit décisif de 45 millions pour la construction du nouveau bâtiment. L’argent dévolu à ces tâches est néanmoins transféré à la ville qui, comme Atlas, se retrouve à porter, à bout de bras noueux, la scène vivante, la plupart des festivals genevois, les musées, dont le Musée d’art et d’histoire, etc.

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45 communes, 45 visions culturelles

«Cette situation nous a semblé absurde et contre-productive, rappelle Aude Vermeil. Genève, c’est 45 communes et autant de visions culturelles. C’est aberrant. Il faut que le canton ait un rôle de coordination, qu’il contribue à dessiner une ambition territoriale, et cela passe par la concertation avec la ville, les communes et le cofinancement de certaines institutions et de la création.»

Même exigence dans la bouche de l’auteur Mathieu Bertholet, directeur du Théâtre de Poche: «Chaque commune construit son centre culturel et aucune n’a l’argent pour qu’il rayonne vraiment. Il faut qu’il y ait un arbitre pour en finir avec cette politique illisible. En ville de Genève, les autorités ont voulu que chaque théâtre ait une mission précise. Une telle vision devrait exister à l’échelle du canton.»

«Avec le canton, les créateurs ont perdu un interlocuteur précieux, note de son côté le chorégraphe Gilles Jobin. Il peut arriver qu’à la faveur d’un changement de magistrat, un artiste soit moins, voire plus du tout soutenu. Deux sources de financement nous protègent des caprices du destin.»

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La bataille des mots

«Mesdames, Messieurs les politiques, ayez l’audace de la cohérence et de la vista!» C’est ce que l’initiative réclame. Jusque-là, tout le monde opine du bonnet, à droite et à gauche, à l’exception notable du MCG et de l’UDC, moins pour une question de fond que de principe. «Je comprends que les professionnels du domaine veuillent sécuriser leur travail, déclare Ivanov Christo, député UDC au Grand Conseil. Mais je suis opposé à ce qu’on sanctuarise la culture à travers la Constitution. Si on entre dans cette logique, bien d’autres sujets pourraient y prétendre.»

L’opposition de l’UDC et du MCG ne devrait pourtant pas peser sur ce coup-là. C’est l’après-19 mai qui promet d’être mouvementé. «L’enjeu, c’est la mise en œuvre de cette loi, note Marie-Pierre Theubet, conseillère municipale écologiste en ville de Genève. On peut inscrire beaucoup de choses dans la Constitution, mais si elles restent floues, à quoi bon?»

C’est là que la bataille lexicale commencera. Chacun aura son interprétation des mots, à commencer par celui de cofinancement. «Si nous soutenons clairement l’initiative, ce n’est pas pour qu’on démantèle la loi sur la répartition des tâches, souligne l’avocat Murat Julian Alder, figure montante du PLR au Grand Conseil. Nous sommes opposés au doublon, une institution ne doit pas recevoir de l’argent du canton et des communes.»

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Le cas du Grand Théâtre

«Même le Grand Théâtre, Monsieur Alder, qui souffre d’un déficit structurel?» «Il faudra voir si la ville et le canton peuvent trouver un accord. Nous devrons aussi être pragmatiques, en fonction des cas…»

Ils risquent d’être nombreux, ces cas particuliers. Outre l’opéra que son nouvel amiral, Aviel Cahn, veut réconcilier avec le temps présent, les grandes maisons qui sortent de terre, la Comédie, le Théâtre de Carouge, le Pavillon de la danse, la Cité de la musique, demanderont, pour certaines, des moyens supplémentaires. «Le Théâtre de Carouge est fréquenté par un flux de population qui vient de toute la région, pourquoi ne serait-il financé que par Carouge?» s’interroge Marie-Pierre Theubet.

Comment choisir les enseignes qui pourraient bénéficier d’un cofinancement du canton? «La loi sur la culture prévoit que celui-ci peut soutenir des institutions à rayonnement régional et national», répond Murat Julian Alder. «D’accord, approuve Mathieu Bertholet, mais une institution comme le Poche, le Théâtre Am Stram Gram ou Les Marionnettes possèdent une ligne suffisamment singulière pour se prévaloir d’un rayonnement transfrontalier.»

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Thierry Apothéloz peaufine son devoir

Coordination, concertation, cofinancement. Ces mots iréniques sont autant de mèches en réalité. Dans son bureau, flanqué de ses éminences grises, le conseiller d’Etat Thierry Apothéloz, qui a hérité de l’Office de la culture et du sport, planche sur son message culturel. C’est lui qui a souhaité cette feuille de route inédite, histoire d’affirmer le cap.

Elle devrait être rendue publique d’ici à l’été. Personne ne se satisfera de formules amphigouriques. «Si ce message n’est pas fort, s’il ne prend pas en compte la nouvelle donne, théâtrale notamment, nous remonterons aux barricades», prévient une stratège de la profession. «Si nous dépassons la barre des 60% le 19 mai, nous serons en position de force pour la suite», abonde Aude Vermeil.

Briscard du Grand Conseil, le PLR Charles Selleger traduit ces perspectives chahuteuses ainsi: «Pour le moment, la patate est sur le feu, mais quand on va la retirer, elle brûlera.» Passé le scrutin du 19 mai, le match retour sera en effet bouillant et très long. Il faut se préparer à des prolongations.

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