Est-ce parce qu'il aime lire à longueur de nuit, le bout des ongles plein de nicotine? Est-ce parce que ses goûts portent cet ex-céramiste vers des poètes insomniaques, dont le propos rend à son tour insomniaque? Le Français Thierry Bédard affirme, d'une création à l'autre, une passion pour les auteurs qui évoluent dans les marges des ordres établis. Pour ceux qui ont exposé leur intégrité, la plume à la main, et dont l'œuvre était une forme de correspondance avec le monde, sans que ces écrivains de l'ombre aient la moindre assurance de trouver un facteur. Fort de toutes ces fraternités rêvées, Thierry Bédard présente dès le 14 mars au Théâtre Saint-Gervais à Genève un spectacle inclassable et passionnant: La Bibliothèque censurée. Dans ce qui relève autant de la conférence (mais délirante et quasi surréaliste) que du concert de musique contemporaine (mais dissonant), une demi-douzaine d'acteurs livrent des textes à méditer ou à rêver signés notamment du Russe Joseph Brodsky, d'Octavio Paz, de Salman Rushdie, d'Antonio Tabucchi et de Mario Vargas Llosa.

«Une revue, au sens littéraire ou politique du terme, mais parlante et itinérante.» Tel est le concept de départ de cette Bibliothèque censurée, qui a vu le jour en octobre dernier au Théâtre de Bonlieu à Annecy. Thierry Bédard entend y rendre hommage au parlement international des écrivains, qui regroupe depuis 1994 des centaines d'auteurs, dont Rachid Boudjera, Jacques Derrida ou encore José Saramago. Cette association se donne notamment comme but de venir en aide aux hommes et aux femmes de plume persécutés. Pour apporter son soutien à ces auteurs, Thierry Bédard a imaginé un dispositif sophistiqué et simple à la fois. Simple parce que sa Bibliothèque est d'abord une déambulation à travers l'histoire, au cours de laquelle le spectateur assiste à des conférences portant sur le pouvoir de nuire de la littérature, sur sa capacité à faire trembler les dictatures les plus décérébrantes. Sophistiqué, parce que ces conférences sont potentiellement explosives, par leur contenu bien sûr, mais aussi par les formes qu'elles mettent en jeu.

Au Théâtre Saint-Gervais, La Bibliothèque censurée comprend deux entrées. Un préambule d'abord, à l'Atelier au septième étage, sur le coup de 19 heures. Selon les jours, un acteur livrera un texte de Varga Llosa sur «Le pouvoir et la fiction», ou une «Conférence en hommage à l'autre voix», d'Octavio Paz ou encore une «Conférence à la mémoire d'Herbert Read», d'après Salman Rushdie. «Ce sont des conférences amusées, dont la durée n'excède pas celle d'une mi-temps de football, foldingue de préférence», confie Thierry Bédard. Après la mise en train, le match (car il s'agira bien de cela, malgré l'intitulé de l'affaire) au théâtre. Le visiteur se retrouve pratiquement à l'université (sauf qu'ici les pupitres claquent et les craies crissent), convié à assister à une leçon de poétique, signée Joseph Brodsky. Le poète russe (Prix Nobel de littérature en 1987, victime en 1963 de la violence froide du Kremlin qui le fit arrêter pour «parasitisme») décrypte dans la grande tradition des formalistes soviétiques un poème de l'Anglais Auden. «La beauté de ce texte, c'est que Joseph Brodsky truffe son décryptage maniaque d'allusions à la vie d'Auden, explique Thierry Bédard. On ne le sait pas, mais Auden a pressenti dès 1939 l'horreur nazie. Il l'a écrit, mais personne n'a voulu le publier, et il a fini, terrassé par les événements, par renoncer à l'écriture.»

Serait-elle donc cérébrale, cette Bibliothèque censurée? Mais non. Ludique, comme à chaque fois qu'un cérémonial consacré (la leçon universitaire au même titre que la messe ou que le meeting politique) est vampirisé par la vie. «Nous voudrions convier le public à penser le monde de travers, contre le sens commun», souffle encore Thierry Bédard.

«La Bibliothèque censurée», Genève, Théâtre Saint-Gervais, du 10 au 24 mars, première partie à 19 h, seconde partie à 20 h 30, di à 18 h, relâche lundi.

Tél. 022/908 20 20.