Et si le roman d’Alice au pays des merveilles n’était pas seulement une formidable plongée en imaginaire, mais aussi un récit toxique commis par un auteur manipulateur, pour ne pas dire pervers? Nalini Menamkat, mal à l’aise depuis toujours avec cette histoire dans laquelle une petite fille est sans cesse baladée et bousculée, en réécrit une version contemporaine, A Merveille, où les personnages allumés – la chenille, le dodo, le chat, le chapelier, etc. – sont autant de censeurs de notre société – la RH impitoyable, le psy contempteur, les harceleurs scolaires, etc.

A commencer par la mère. A l’image de la célèbre Reine de cœur de Lewis Carroll, la génitrice régente sa fille, Alice, pour qu’elle soit parfaite du réveil au coucher. «Laissez les enfants respirer!» pourrait être la punchline de cette proposition libératrice et superbement interprétée par une brochette d’acteurs qu’on a du plaisir à retrouver.

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Un spectacle au Galpon, théâtre au bord de l’eau. Qui commence comme du Yasmina Reza et se poursuit sur les terres plus métaphoriques de Fabrice Melquiot. La plume incisive, Nalini Menamkat excelle dans l’art des dialogues qui font boum et des situations qui mettent son héroïne sous pression. Mais ce n’est pas tout, la dramaturge, qui signe aussi la mise en scène, s’est associé les services de la danseuse Marcela San Pedro et, dans cette radiographie des injonctions assénées à nos enfants, les corps racontent cet effet d’écrasement.

Elle flotte sur ses rollers

On pense par exemple à la scène initiale, un modèle du genre. Tandis que la mère (Céline Goormaghtigh) balaie de ses roses rouges son mari (Etienne Fague) et ses voisins (Sabrina Martin et François Florey) venus pour le thé – la fameuse tea party du Chapelier fou –, Alice (Laurie Comtesse) se cache d’abord sous la nappe et, lorsqu’elle est découverte, tourne autour de l’assemblée, maladroite sur ses rollers. «Elle est dans son monde. Elle flotte», excuse le père.

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De fait, la fillette prend excessivement appui sur chacun des adultes assis, manière de montrer à quel point elle est empêchée, tétanisée. C’est que ses géniteurs sont des monstres de harcèlement (bienveillant). Entre ordres et conseils incessants, ils incarnent, nous dit Nalini Menamkat, ces «parents hélicoptères constamment préoccupés par la responsabilité éducative qui leur incombe». C’est drôle, on rit beaucoup, mais c’est aussi angoissant.

Mère-fille, un seul et même reflet

Parce qu’elle voit bien qu’elle est incapable de satisfaire les ambitions parentales, Alice décide de trouver la Reine de cœur pour lui demander comment grandir. «Il faudrait que je grandisse bien. Et vite. Ma tête. Je ne sais pas comment dire. Ma tête manque de souffle. J’aimerais bien que ça démarre mais c’est toujours au point mort. Autant dire que j’ai accumulé un sacré retard sur la vie», explique la fillette au lapin stressé. Suivra le magnifique moment du miroir, celui que la petite doit briser pour passer de l’autre côté. Nalini Menamkat a cette belle idée, faire jouer le reflet de la fillette par la mère, de quoi évoquer la complexité du lien de loyauté.

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Ce qui frappe aussi dans ce spectacle, ce sont les solutions visuelles qui font de la scène une aire de jeu au sens fort du terme. Voiles tirés ou non, porte dérobée, trappe mystérieuse, le podium surélevé qui sert de plateau (Terence Prout aux décors) passe sans difficulté du dedans au dehors, du calme au chaos. Parfois, avec la ribambelle de personnages qui s’enchaînent – la douanière, nettoyeurs, la présentatrice, le psy, la RH, le chat, les garnements, etc. –, la situation se répète un peu dans le harcèlement dont est victime Alice, mais cette obstination montre bien les contraintes stupides qui étranglent notre monde contemporain. Et, surtout, les comédiens sont si inventifs, si joyeux de jouer, que les passages plus prévisibles sont relancés par leur qualité.

Je vais dire ma rage

La morale de cette histoire? L’émancipation d’Alice. «Je vais parler. Je vais parler jusqu’à ce que ma bouche soit sèche. Jusqu’à épuisement des mots. Je vais dire… ma rage. Agglutinée au fond de ma gorge à force de sourire. A force de retenir mon souffle pour ne pas faire de vagues. Je vais articuler ma pensée et l’accrocher à votre porte. Découper chaque syllabe pour que vous ne puissiez plus dire que m’avez mal comprise. Pour que moi-même je ne me trouve plus d’excuse. Je veux ma place à cette table.» On souhaite à tous les enfants et adolescents oppressés par l’obsession de réussite de leurs parents d’en faire autant.


A Merveille, jusqu’au 22 mars, Le Galpon, Genève. Conformément aux nouvelles directives du Conseil d'Etat genevois visant à limiter la transmission du coronavirus, le théâtre du Galpon laisse un siège entre chaque spectateur et réduit donc sa jauge de 80 à 40 places.