Spectacle

Genève et ses âmes errantes sur un plateau de théâtre

L’artiste Jean-Baptiste Roybon et son équipe ont collecté des histoires de vie sur une ligne de 90 kilomètres, du Salève au Jura. Ils en font une exposition et un spectacle au Théâtre Saint-Gervais

Quand un spectacle est généreux dans son principe, intelligent dans sa conception, on s’en veut de ne pas adhérer totalement. Au Théâtre Saint-Gervais à Genève, La Ligne conçue et rêvée par Jean-Baptiste Roybon, un ancien éducateur spécialisé, fait cet effet. Sur un plateau vide, les acteurs Basile Lambert, Claire Deutsch et Jean-Baptiste Roybon lui-même racontent d’autres vies que les leurs.

Le concept? Prêter corps à des histoires moissonnées sur une tranchée qui court du Salève au Jura, qui passe par la Fontenette, à deux foulées du bien nommé stade du bout du monde, et file de l’autre côté de la gare Cornavin, dans le quartier des Grottes. Cette sociologie urbaine est un miroir démocratique: on y cherche son visage, on se laisse happer par celui d’un voisin inconnu. Il n’est pas sûr toutefois que le dispositif théâtral soit à la hauteur.

Des histoires de sorcière

Elle commence pourtant par vous aspirer, cette Ligne. Sur scène, rien d’autres qu’un banc de brume, d’où sort une voix de bistroquet amicale: «On a des tas de légendes, des histoires de sorcières à Saint-Blaise.» Les nuages se dispersent, une silhouette se dessine, c’est Baptiste Lambert, polo casual bordeaux, pantalon beige: «Avec la logique, on va de A à B, avec la fantaisie, on va partout.» Ainsi parle un des habitants interviewés sur cet axe nord-sud. Dans un moment, Jean-Baptiste Roybon jouera un autre anonyme. Il se rappellera en son nom la première fois qu’il a embrassé une fille, la première fois qu’il a fait l’amour. «Tout d’un coup, on est soi-même et c’est génial.»

800 pages de témoignages

Pourquoi buissonne-t-on intérieurement, plutôt que de suivre La Ligne? C’est d’abord une question de jeu, c’est-à-dire de code. Les interprètes ont décidé de restituer au bégaiement près cette parole recueillie – près de 800 pages de témoignages au départ, ramenées à 45 feuillets. Le principe? Rendre justice à chacune des présences rencontrées. C’est louable, mais cet effort de vérité finit par paraître artificiel. Le labeur perce sous le naturel recherché. Pis, l’un des effets de cette litanie, c’est ce qu’on appellera un nivellement: si ces récits pris isolément touchent en tant que tel, ils se dévitalisent dans le continuum.

Oiseaux flibustiers

Cette impression de saturation, on ne l’éprouverait sans doute pas si l’inventaire était plus concentré, le montage plus maîtrisé – 1h40 de représentation en l’état. Ainsi déroulé, il paraît distendu, malgré l’impact de certains épisodes, ce moment par exemple où l’intense Claire Deutsch se glisse dans la vie d’une femme, le jour des funérailles de son mari, policier. On voudrait alors s’enthousiasmer pour le film qui clôt l’équipée. A l’écran crépitent des visages, autant de flux de conscience, d’oiseaux flibustiers dans un ciel qui grésille. On devine qu’il s’agit des personnes qui ont inspiré Jean-Baptiste Roybon et son collectif, la compagnie Kokodyniak. Ce générique est à l’image du reste: il honore certes, intrigue et touche, mais il s’épuise dans sa spirale.

De cette géographie à fleur de peau, on gardera l’ambition, les images qui l’escortent, des photos prises par Alban Kakulya, exposées sur la place de Saint-Gervais. Ou encore cette histoire, celle d’un homme qui collectionne depuis toujours des modèles réduits de locomotive. A l’automne de sa vie, il songe à les mettre, peut-être, sur des rails. Quand La Ligne tremble ainsi, elle est forte.


La Ligne, Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 20 mai.

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