D'abord, les oreilles n'y ont pas cru, puis elles ont été séduites. A la Comédie de Genève, la légendaire Nora et son nigaud d'époux Torvald ouvrent La Maison de poupée en chantant, comme s'ils s'échappaient d'une comédie musicale de Jacques Demy. Ils chantent la prose d'intérieur du Norvégien Henrik Ibsen. La jeune Barbara Tobola est alors parfaite en enchantée gauche, blonde comme une héroïne d'Alfred Hitchcock. Simon Duprez, lui, a l'aisance du mari confit dans ses principes d'épargnant. Parade nuptiale. Les tourtereaux seront bientôt plumés. Directrice de la maison, Anne Bisang a bien fait de s'autoriser cette audace. Sa Maison de poupée a des élans, elle captive aussi avec ses airs de vouloir exhumer des cadavres. Bref, le metteur en scène démonte le mélodrame, quitte à en perdre la violence émotionnelle – et c'est la faiblesse de l'affaire.

Cette mélodie du bonheur en ouverture, fût-elle empoisonnée, n'est pas innocente: c'est une manière de s'approprier le territoire. Anne Bisang se souvient certes que La Maison de poupée, jouée pour la première fois en 1879 à Copenhague, est un texte étendard de la cause féministe. L'histoire de Nora, jeune mère de trois enfants, fit scandale: comment osait-elle claquer la porte du domicile conjugal? Et qu'importe que son mari soit monstrueux d'égoïsme, indigne du sacrifice de sa femme qui, en amont du drame, a accepté de frauder pour le sauver. Mais Anne Bisang ne veut pas célébrer l'émancipation exemplaire de Nora. Plus subtilement, elle suit à la trace une héroïne qui se révèle à elle-même en tremblant, tout en mettant à nu l'hypocrisie des codes.

Tout est courant souterrain ici. Barbara Tobola et Simon Duprez minaudent, mais leur bonheur sonne d'emblée faux. C'est un jouet, à l'image de la maison miniature qui occupe l'avant-scène. Ce confort est aussi un trompe-l'œil menacé de décomposition, comme le suggère le décor de Benoît Delaunay, qui signait déjà celui de Sainte-Jeanne de Bernard Shaw monté par Anne Bisang en 2003. A droite, une cheminée trop grande dans laquelle dansent des flammes artificielles. Et encore un miroir accablant, et puis des tentures transparentes, sans oublier un cadre vide, où Nora et son amie Kristine (Franziska Kahl) prennent la pose. Surplombant les têtes, au fond, un écran géant se pare d'ondulations chromatiques. C'est le triomphe du toc qui est figuré.

Si cet usage de la vidéo n'est pas heureux, si ce genre d'habillage visuel s'apparente à un tic stylistique (déjà vu dans Les Larmes amères de Petra von Kant de Fassbinder en 2001), le dispositif scénographique a le mérite de raconter des choses. Lorsque l'espace éclate au deuxième acte, c'est Nora qui semble déjà repousser les murs. Elle va danser (c'est un des moments décisifs de sa mue) la tarentelle, cette danse qui guérit ses adeptes des morsures des tarentules. Sur scène, Barbara Tobola s'abandonne à la tourmente musicale, solitaire et possédée. Naissance par le vide. Au dernier acte, d'ailleurs, comme enfantée par Nora, la scène n'est plus que ventre creux ténébreux.

C'est que les secrets éclatent comme autant d'abcès: le sinistre Krogstad (Roberto Molo) a envoyé à Torvald une lettre dans laquelle il révèle la fraude de Nora; son amant platonique, le docteur Rank (Thierry Jorand), n'a plus que quelques semaines à vivre. L'héroïne a un pied dans l'abîme: son mari est un étranger, elle le réalise, leur amour n'est que rhétorique bourgeoise. Chez Anne Bisang, elle retrouve les jeans de son adolescence et affirme ainsi sa ligne de fuite. Cet éveil, Barbara Tobola le rend palpable jusque dans son flou. La voici qui sort du théâtre et de ses illusions: elle ouvre une porte, inondée soudain de lumière, un instant sanctifiée. Mais on entend aussi l'idyllique «Over the rainbow», musique du Magicien d'Oz. Une féerie en apothéose. Comme pour dire que cette échappée est peut-être illusoire. C'est cette part de doute qui distingue La Maison de poupée de la Comédie.

La Maison de poupée, Comédie de Genève, bd des Philosophes, jusqu'au 12 décembre (Loc. 022/320 50 01).