Frontière franco-genevoise, journée ordinaire au Laboratoire européen pour la physique des particules, plus connu sous le nom de CERN. Le bâtiment 40 frappe par son architecture nettement plus inspirée que le reste des blocs d'une fonctionnalité plate. Là, 4000 physiciens recherchent une nouvelle particule baptisée boson de Higgs. Deux milliards et demi de francs suisses sont investis dans l'aventure. Pourquoi tant d'égards pour ce boson? «Si on le trouve, nous saurons enfin pourquoi l'univers est doté d'une masse», explique Jean-Pierre Merlo, l'un des traqueurs de cette particule.

Jean-Pierre Merlo est aussi l'un des trois physiciens – avec Jean-Pierre Revol et Michel Benot – à avoir suivi six mois durant l'atelier d'Armand Gatti. Qu'est-ce qui relie l'homme de théâtre français, jardinier des marges, inlassable quêteur de coïncidences poétiques, à la physique des particules? Le public pourra le découvrir aujourd'hui à 18 h dans une exposition-spectacle qui se tiendra au CERN même. Le temps des physiciens, titre de ce parcours parsemé de films et de performances conçu par Stéphane Gatti (fils d'Armand), est une mise en bouche au spectacle proprement dit qui se donnera, lui, les 4 et 5 juillet dans les locaux de la SIP à Genève.

Friche industrielle de la SIP: Armand Gatti répète avec une trentaine de «loulous». Il appelle ainsi ses comédiens amateurs issus de la marge: chômeurs, fin de droits, sans papiers. Après avoir changé plusieurs fois de titre, le spectacle s'intitule Incertitudes de Werner Heisenberg, Feuilles de brouillon pour recueillir les larmes des cathédrales dans la tempête et lire Jean Cavaillès sur une aire de jeu. Derrière cette phrase à tiroirs se cache un condensé de la démarche de Gatti. Marqué aux fers par l'expérience du maquis, l'homme de théâtre n'a de cesse de saisir ce qui constitue l'acte de résistance. Résistance face aux fascismes, à ce qui met l'homme à genoux, à ce qui empêche la poésie de s'épanouir avec toutes ses contradictions. Et c'est là qu'intervient la physique des particules…

A 17 ans, Gatti tombe sur un texte du physicien danois Niels Bohr, l'un des pionniers de la physique quantique. Le choc et l'émerveillement ressentis par le jeune homme à l'époque demeurent intacts aujourd'hui. Au début du siècle, une bande d'originaux, physiciens de pointe (Max Planck, Louis de Broglie, Albert Einstein, etc.), découvrent que les particules ne «vivent» pas comme la physique traditionnelle l'imaginait. Le monde visible n'a rien à voir avec le monde invisible des atomes. Tous les repères sont à réinventer. L'Allemand Werner Heisenberg énonce ainsi son «principe d'incertitude»: on ne peut pas établir avec certitude la position et la vitesse d'une particule. Dans le domaine de l'infiniment petit, l'observateur et ses méthodes modifient forcément ce qui est observé. Plusieurs visions divergentes d'une même réalité peuvent coexister. L'échafaudage déterministe des thèses de Newton – telle cause engendre tel effet – en prend pour son grade.

Armand Gatti utilise cette nouvelle réalité quantique comme un vecteur poétique. Pour traduire en mots la multiplicité des êtres, des langues, des cultures. Pour secouer les autoritarismes et toucher du bout des doigts un nouveau langage de fraternité. Gatti est un homme de la démesure, qui semble vivre avec un accélérateur de particules rivé au cœur. Il déroute, il agace, il provoque les chocs d'idées. Sa rencontre avec les physiciens du CERN n'a pas été sans heurts. Les trois qui ont tenu à se libérer deux heures par semaine sur plusieurs mois pour se consacrer au projet ont connu des prises de bec épiques. Notamment sur la figure de Werner Heisenberg, un des piliers du spectacle. Gatti y voit une figure de la résistance face au nazisme – ce qui va à rebrousse-poil de l'idée qu'on se fait du personnage.

Plus profondément, l'indéterminisme prôné par Gatti gêne: «Depuis trois siècles, les scientifiques s'efforcent de créer un langage rigoureux pour se comprendre. On ne peut pas tout relativiser. Cela peut même être dangereux pour le grand public qui prend pour vrai ce qui ne l'est pas», estime Michel Benot. Les désaccords font partie du volcan que Gatti rallume partout où il passe. Les trois physiciens attendent avec l'impatience des grands jours l'heure H de la performance au CERN…

Les «loulous» de Gatti, après plus de six mois de travail, vont présenter au public une ode éclatée à Jean Cavaillès, mathématicien et résistant français fusillé en 1944. Une trentaine d'hommes et de femmes de tous âges et origines vont chanter, déclamer les paroles de Cavaillès, les réflexions d'Heisenberg, le Chant des partisans, et mille autres métaphores de la quête de l'humain à se tenir droit comme un arbre.

Le temps des physiciens, ce soir à 18 h, CERN, entrée porte B, réception bâtiment 33. Entrée libre. Incertitudes de Werner Heisenberg, 4 et 5 juillet à 19 h, SIP, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève. Entrée libre, rés. 022/ 908 20 20.