Bien sûr, il y a des réalités objectives et des faits qui ne se discutent pas. Mais ils ne sont pas légion et, le plus souvent, le monde est ce qu’on en perçoit, ce qu’on en ressent et ce qu’on en retient. Cette constante recréation par appropriation est au cœur du dernier travail des Old Masters, Le Monde, à découvrir jusqu’à dimanche au Théâtre Saint-Gervais, à Genève, après sa présence à l’Arsenic, à Lausanne, en octobre dernier.

La proposition ravit le cœur et l’âme par son inventivité à la fois souple et ténue. Musique dans le noir, alchimistes de la matière, puis poètes de l’aléatoire, le spectacle en trois étapes raconte comment les sensations dans leur finesse modèlent bien plus notre quotidien que les certitudes bétonnées.

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Au commencement était le verbe? Non. Pour les Old Masters, au commencement était la musique. Plusieurs minutes de musique de cinéma, aux accents lyriques et enveloppants, signée Nicolas Stücklin. Le rituel – écouter des envolées dans l’obscurité d’un théâtre – permet au spectateur de plonger en lui-même et de se libérer d’attentes trop définies concernant les critères qu’un spectacle est censé remplir. Une entrée en poésie, donc, qui incite à accueillir la suite avec une disponibilité réjouie.

Des billes et de l’eau

Au retour de la lumière, Sarah André et Jérôme Stünzi créent des mondes à partir de la matière. De petites saynètes pour mousse, feuilles mortes ou ventilateurs qui rappellent les démiurges de la première heure. Sarah prend une jarre, y place des billes et tourne le saladier de plus en plus vite. Les billes finissent par s’échapper et volent au sol comme autant de grêlons orageux ou de piétons survoltés.

Avant, Jérôme a déposé de grosses pantoufles en mousse sur un matelas retourné et cherché le point d’équilibre de cet attelage imparfait. Plus tard, une sangle attachée à un parasol emmène des feuilles mortes dans son sillage, tandis qu’un abat-jour en papier vole délicatement au-dessus d’un ventilateur. Les deux apprentis sorciers font encore rebondir de l’eau dans une bâche et ce jaillissement rappelle les jeux d’enfants. Pourquoi ces mini-actions-réactions? «Pour déconstruire les discours scientifique et artistique en convoquant la beauté et la vérité à la table de l’anodin et de l’insignifiant», répondent les artistes artisans.

Des récits et du lien

Cette approche est également celle des conteurs décalés qui assurent la troisième partie de la soirée. Sofia Teillet et Marius Schaffter questionnent l’art oratoire ou simplement la communication orale à travers des récits faussement naïfs et joyeusement absurdes, sinon abrupts dans leur énoncé. On croise un homme qui ne trouve pas chaussure à son pied ou une boule qui roule, roule, avant de rentrer dans sa maison carrée. On croise aussi un pli qui finit déchiré ou un oiseau qui construit son nid durant l’été pour le voir détruit à la rentrée. Des scènes de film restituées, des mises en relation improbables – l’Espagne et la persévérance – ou le jeu des personnalités étoffent encore ce vaste corpus du dire.

Avec, en toile de fond, cette question: que raconte-t-on de nous à travers les récits que l’on tisse? Et aussi, comment la parole crée-t-elle du lien? Les productions des Old Masters n’ont l’air de rien et, pourtant, elles disent beaucoup de nos fonctionnements et de nos besoins humains.


Le Monde, jusqu’au 3 novembre, Théâtre Saint-Gervais, Genève.