Quand Ferdinand Hodler arrive à Genève en 1872, à 19 ans, c’est notamment pour aller copier et s’inspirer des toiles d’Alexandre Calame et de François Diday au Musée Rath. C’était une pratique bien ancrée pour les artistes de l’époque, et qui s’est largement estompée aujourd’hui. Mais pas pour deux copains d’enfance passionnés de toujours par la peinture classique, Serval et Jean-Philippe Kalonji, qui hantent régulièrement les salles du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH), œil à l’affût et carnet à dessin à la main. Au point qu’ils ont proposé à l’institution une démarche originale: des rendez-vous d’artistes, publics et gratuits, qui rencontrent un succès étonnant. Le prochain se tient ce dimanche, justement dans la salle des paysages de Hodler.

Au premier abord, tout semble éloigner les deux artistes genevois, d’origine américaine pour l’un, congolaise pour l’autre, du vénérable musée: Serval, 39 ans, est notamment réputé dans le domaine du graffiti, et Kalonji, 43 ans, par ailleurs peintre et illustrateur, est connu des deux côtés de l’Atlantique pour ses bandes dessinées. Il n’en est rien: «Il y a des affinités très fortes, un vrai dialogue entre les œuvres exposées et l’art contemporain, et ce que j’y vois m’inspire et me nourrit, souligne Kalonji. Plus je passe de temps au musée, plus je réalise sa richesse. J’y suis même venu en dehors de toute démarche graphique, par exemple pour me ressourcer.»

Faire tomber les murs

Tous les premiers dimanches du mois, les deux artistes peignent ou dessinent dans une salle du musée pendant deux heures, avec d’autres artistes ou spécialistes de l’art qu’ils invitent, se laissent porter par l’inspiration du moment, choisissent la technique qui leur semble appropriée. Ils s’installent en face du retable de Konrad Witz, d’un groupe de statuettes ouchebtis égyptiennes ou d’un marbre grec antique, passent à une autre vitrine, changent de style. Les visiteurs, venus là par hasard ou par le bouche-à-oreille, peuvent suivre sans contrainte le travail en gestation et même, quand ils surmontent leur timidité première, les interroger sur leur approche, ou sur le choix du modèle dont ils vont s’inspirer. Certains entrent au musée pour la première fois.

A lire aussi: A Vevey, le Musée Jenisch reçoit un legs exceptionnel

Très rapidement, dès la deuxième session, c’est la surprise, divine: parmi les visiteurs, certains sortent carnets, papier, plumes ou crayons, demandent s’ils peuvent aussi dessiner et entrent dans le jeu, se lancent dans leurs propres créations. «On s’est fait surprendre», avoue Kalonji, ravi. «Ce n’était pas du tout prévu, poursuit David Matthey, médiateur culturel au MAH. Dans la salle grecque, en mai, il y avait des gens assis partout qui dessinaient. Ça s’est passé comme ça, et on a laissé faire. Ces rencontres font partie des projets auxquels nous songeons pour faire se rencontrer les générations, faire tomber les murs, dire aux Genevois que le musée est à eux.»

Dans un deuxième temps, tout le monde se regroupe autour des réalisations dans l’état où elles sont quand la session s’arrête – «il ne s’agit pas de réaliser une œuvre jusqu’au bout, mais de tenter des expérimentations», précise Kalonji. Les artistes (et les visiteurs amateurs) présentent leur travail, expliquent leur démarche, répondent aux questions ou aux commentaires, et une discussion libre et décontractée s’instaure, comme ce jour-là sous le regard sans âge d’un Ramsès II monumental.

Difficile affrontement

Ce dimanche à 14 heures, c’est donc dans la salle des paysages de Hodler que rendez-vous est pris, avec son lac matinal aux couleurs changeantes captées par le peintre, malade, depuis le balcon de son appartement du quai du Mont-Blanc. Un objectif original de balade estivale et dominicale, et un moment particulier pour un Kalonji légèrement inquiet: «Hodler est une figure emblématique que j’admire, et c’est la première salle que nous avions envisagée pour nos rendez-vous. En fait, je ne m’y attendais pas, mais les salles qu’on aime le plus sont celles qui seront les plus difficiles à affronter. On ne peut rester insensible à cette confrontation: plus qu’une angoisse, c’est une tension, une excitation et un peu de trac, et je risque d’être plus sévère sur mon travail.»

A lire aussi: Six trésors cachés du Musée d’art et d’histoire racontés en vidéo

A noter que cette démarche originale n’est pas une commande du musée passée à des artistes, comme, par exemple, les albums de bande dessinée publiés par Le Louvre et Futuropolis, réalisés par des auteurs célèbres, mais une proposition spontanée de Serval et Kalonji. Qui a été acceptée avec enthousiasme, et longuement affinée «autour de très nombreux cafés» pendant plusieurs mois. «C’est unique, ça n’a rien à voir avec de la dédicace, ni avec une performance, s’enthousiasme Kalonji. C’est un travail que je fais rarement, qui nous permet d’oser. J’espère, quand je rêve, que cela aboutira à la possibilité pour les artistes de venir travailler au musée pendant son jour de fermeture!» David Matthey n’exclut pas l’idée, et en attendant espère trouver des prolongements à cette expérience en 2017: «Pour moi, ces rencontres font partie des plus beaux moments que je vis dans ce musée», n’hésite-t-il pas à s’exclamer.


«Rendez-vous d’artistes», Musée d’art et d’histoire de Genève. Prochain rendez-vous: «Chambre avec vue», dimanche 7 août de 14h à 17h, salle Hodler, avec Serval, Jean-Philippe Kalonji et Patrick Jazi Dunkel. www.mah-geneve.ch