On voudrait les embrasser, tant ils sont justes. Au Théâtre du Loup à Genève jusqu’à dimanche, avant Neuchâtel, les comédiens Bartek Sozanski, Dorin Dragos, Abder Ouldhaddi, Antonio Buil et Hamadoun Kassogué hissent haut le drapeau des fraternités de hasard, les plus précieuses. Ils jouent Cinq Hommes, pièce de l’Australien Daniel Keene, et on jurerait que c’est un peu de leur âme qui passe là, sous l’aile de leur metteur en scène, Robert Bouvier.

Cette parole, ils la portent en eux depuis quinze ans au moins. Car ce spectacle, rareté en Suisse romande, a eu une première existence glorieuse. C’était en 2006 et Robert Bouvier montait cette histoire d’exil au Poche de Genève, avant le Théâtre du Passage, son fief à Neuchâtel, et une tournée au long cours en France, plus de 150 représentations.

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Ils étaient déjà au pied d’un mur acariâtre comme la lave, un décor de Xavier Hool inspiré de La Porte de l’Enfer d’Auguste Rodin. Ils terrassaient, cimentaient, dans leurs habits de poussière, interpellaient Dieu, cet ami infidèle, palabraient sous une bâche pendant que la pluie tambourinait. Ils formaient un quintet magnifique d’honnêteté sur lequel Boubacar Samb imprimait, en géant de la scène romande qu’il était, son magnétisme énigmatique.

La présence de Boubacar Samb

«C’est pour lui que nous avons voulu reprendre, raconte Robert Bouvier. Il m’a appris qu’il avait un cancer et de manière romantique j’ai espéré que les répétitions et le spectacle lui permettraient de combattre le mal. Nous nous sommes donc lancés, avec d’autant plus d’enthousiasme que la pièce a été sélectionnée par la RTS et qu’elle fera l’objet d’une captation.» La troupe se reforme, mais le sortilège de ces retrouvailles n’agit pas. Boubacar Samb est décédé il y a un an et sa présence infuse chaque réplique – le Malien Hamadoun Kassogué lui a succédé avec délicatesse.

Sur les planches, donc, des valeureux. Ils ont traversé des mers et des plaines pour dégoter un travail. Ils ont fait la queue parmi mille culs-terreux devant un recruteur de gros bras. Un patron les a choisis au hasard et leur a promis une bonne paie. C’est sur leur chantier qu’on retrouve Larbi le Marocain, Paco l’Argentin, Janus le Polonais, Luca le Roumain, Diatta le Sénégalais. Des endeuillés que la fierté sauve.

Pourquoi est-ce si prenant? Daniel Keene sculpte, dans la glaise d’une tragédie hélas intemporelle, des figures coriaces, des déchirés qui font profession de se recoudre. Cinq Hommes (Editions Théâtrales), c’est sa noblesse, n’est pas une tragédie, mais un réservoir d’humanité. La pièce ne romance pas, elle rend justice au courage de ceux qui se sont coupés de tout pour sauver leur peau et celle des leurs.

Sa force tient donc à sa qualité d’attention et de regard, c’est-à-dire aussi de langue – Séverine Magois signe une remarquable traduction. Chaque personnage a ses mots qui constituent son viatique, son vrai passeport. Cette matière forme le costume des comédiens. L’enjeu, c’est de l’habiter. Et c’est ce qu’ils font tous dans un mélange de plaisir et d’humilité.

La sépulture du récit

Voyez ces deux compères. Hamadoun Kassogué alias Diatta écrit dans un carnet. En face de lui, Antonio Buil, dans la peau de Paco, un ancien soldat qui rumine sa guerre. Diatta dit qu’il voudrait écrire pour les enfants. Paco se souvient de son père et de ses contes: «Quand mon père parlait, ses yeux étaient comme des bougies. Ils coulaient d’amour.» Hamadoun Kassogué prend note: «Joli, joli.» Puis ajoute: «Les gens vieillissent très rapidement et ils disparaissent.»

L’enjeu est là: le récit comme sépulture. Quand le chantier s’achève, ces offensés auront une audace. Ils voudront laisser leurs signatures sur le ciment de leur œuvre: leurs mains blanches peinturlurées. Le patron s’étranglera devant tant d’outrecuidance. Cinq Hommes a cette valeur: un baroud d’honneur, une empreinte gorgée de vie pour que la nuit ne recouvre pas tout.


Cinq Hommes, Genève, Théâtre du Loup, jusqu’au 30 janvier; puis Neuchâtel, Théâtre du Passage, les 11 et 13 février.