Inauguration

A Genève, la Bibliothèque de la Cité chasse les fantômes et se projette vers le futur

Finies, les ambiances compassées entre deux murs de livres. Après neuf mois de travaux, le vaisseau amiral des bibliothèques genevoises rouvre ses portes ce samedi. Signé Matali Grasset, le nouveau décor s’avère aussi ludique que branché. Première incursion

La Bibliothèque de la Cité parie sur le gai savoir

Inauguration Ludique et branché, tel est le nouveau décor d’une maison de verre qui cultive l’hospitalité

L’institution se veut tournée vers le futur. Première incursion

La fin du silence obligé dans les salles de lecture. La Bibliothèque de la Cité opère sa révolution à Genève. Depuis 1991, ce colosse s’arrime à la roche et drague la ville de ses beaux yeux de verre. Mais ces neuf derniers mois, il s’est offert une cure de jouvence pour 1,8 million de francs. Il a tout changé: ses habits, son mobilier, son organisation, sa philosophie, histoire de se projeter dans le futur. Un exemple pour appâter: on peut, sans pénétrer dans le bâtiment, à condition de posséder une tablette ou un smartphone, se connecter à tout moment à l’un des 3000 titres de presse auxquels l’institution est abonnée.

On s’emballe? Il y a de quoi. Cette bibliothèque est taillée pour des lendemains bruissants: pas seulement une maison où butiner la fiction et le savoir, mais un pôle culturel, avec des expositions, des rencontres, des lectures. La tendance n’est certes pas nouvelle, mais elle est accentuée. C’est du moins la promesse du maire de Genève, Sami Kanaan, et de la directrice des Bibliothèques municipales, Véronique Pürro. Ce duo invitait mardi la presse à un premier tour du propriétaire, avant l’inauguration samedi. Dans leur bouche, une formule qui vaut comme programme: une bibliothèque est un lieu de vie, l’un des plus fréquentés à ce qui se dit, après le bureau et le domicile. La Cité n’engloutit-elle pas chaque année près de 300 000 visiteurs?

Tout changer, donc. Désormais, plus question de rougir dans son fauteuil en cas d’éternuement chronique. Vous pourrez même refaire le monde entre amis. Mieux, vous ne ferez plus la queue devant les guichets, dans l’attente qu’un livre soit enregistré. Il suffira de poser sa carte de lecteur sur une borne dédiée, puis de scanner les ouvrages souhaités – jusqu’à vingt, comme auparavant. Quant aux guichets, justement, ils sont bannis. Posté derrière l’un des multiples bureaux essaimés à tous les étages, le bibliothécaire est appelé à faire le papillon, prêt à orienter le lecteur, à répondre à ses demandes.

Et l’offre? Elle s’enrichit. Aux quelque 128 000 titres de livres et 18 000 DVD s’ajoutent 70 000 CD, soit tout un étage dédié au plaisir du mélomane. Cette manne résulte de la fermeture récente des discothèques des Minoteries et de Vieusseux. Nouveauté: l’emprunt d’un film ou d’un CD est gratuit, comme le livre, et ce dès le 1er mai – dans toutes les bibliothèques municipales. Formidable, mais quid des usages nouveaux, de la lecture sur liseuse? Outre 3000 titres de presse consultables sur son smartphone, l’amateur se verra proposer des tablettes – une quarantaine dans l’établissement. Un espace laboratoire sera ouvert aux geeks et aux apprentis geeks. Là, vous pourrez faire vos gammes, sans complexe, devant un jeu inédit.

On visite? Suivez Virginie Rouiller, nouvelle directrice de la Cité. Le rez-de-chaussée s’affiche en mauve. Tête de chapitre? «Le monde et moi.» Avec une prédilection pour les sciences humaines. Tiens, là, juste en face de vous, un îlot tout entier consacré à Genève à travers films et livres. C’est l’une des caractéristiques de la nouvelle organisation, un casse-tête pour le bibliothécaire: les documents s’agglutinent comme autant de particules autour d’un noyau thématique.

On passe au premier: le royaume de l’imagination, dixit Virginie Rouiller. Films, romans et pièces de théâtre se font de l’œil. Shakespeare côtoie Houellebecq, David Lynch François Truffaut. Avec cet effet formidable: les bibliothèques forment des allées qui toutes débouchent sur un cœur, comme pour l’irriguer. Avec aussi des tables rouges qu’on dirait de jardin où réviser sa trigonométrie si on est collégien, débattre du nouvel essai du sociologue Emmanuel Todd si on est dans le vent. Avec encore une enclave dédiée aux ouvrages en langues étrangères.

La designer Matali Grasset (lire ci-contre) réussit ceci: donner à chaque étage une personnalité et à l’ensemble une identité, ludique, pratique, légère. Ne manquez pas l’étage des enfants et des ados. C’est Tarzan, le titan de la jungle, qui s’invite. Une conque devrait appâter les quadrupèdes. Une cabane géante promet de folles évasions. Tout est prévu, même la table à langer.

Vous avez dit «gai savoir»? C’est l’esprit des lieux. Comme leurs cousines les librairies, les bibliothèques multiplient les initiatives pour se rendre indispensables. Avec cette question qui promet d’alimenter le débat: peut-on imaginer que les bibliothèques soient ouvertes un jour le dimanche? «On y réfléchit sérieusement, répond le socialiste Sami Kanaan. Cela impliquerait des moyens supplémentaires, mais la bibliothèque est un sujet fédérateur.» «En France, certaines ouvrent le dimanche avec grand succès, c’est un jour idéal», complète Véronique Pürro. Il n’est pas fou d’imaginer qu’en 2016, la Cité bourdonne le jour du Seigneur. Mais pour le moment, on prend ses aises sur un canapé rouge haut perché. Et on éternue sans scrupule.

Bibliothèque de la Cité , Genève, 5, place des Trois-Perdrix, fête d’inauguration samedi 9 mai, dès 10h; rens. www.bm-geneve.ch

Ouvrir le dimanche? «On y réfléchit sérieusement», répond le maire de Genève, Sami Kanaan

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