Toute vie rangée est une camisole de force. Elle oblige à se tenir droit quand une violence sourde vous inciterait à plier genou. Elle canalise l’air que vous respirez et vous asphyxie en douce. C’est ce qui se passe dans Concert à la carte au Poche à Genève. Mademoiselle Rasch est cette voisine que l’on croise dans la cage d’escalier sans la considérer. Elle travaille dans une entreprise, tout le monde l’apprécie, personne ne la regarde.

Au début des années 1970, l’auteur allemand Franz Xaver Kroetz a voulu la distinguer et ce geste-là était déjà en soi un acte politique. La metteuse en scène genevoise Maya Bösch remixe à sa façon punk – non sans céder à la prouesse stylistique, ce qui est dommage – ce précipité du quotidien, qui est un précipice en réalité.

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La vie des gens qui ne font pas de bruit. Franz Xaver Kroetz est l’auteur d’une époque où le théâtre comme le cinéma deviennent caisse de résonance des humiliés et des inoffensifs. Il est proche du cinéaste Rainer Werner Fassbinder, qui tisonne la mauvaise conscience allemande. Concert à la carte a tout pour déplaire à un public désireux de s’empiffrer de belles phrases et d’intrigues subtiles. Mademoiselle Rasch ne parle pas, parce qu’elle est hors jeu et, de toute façon, inaudible. Le texte est une suite d’actions indifférentes a priori, sauf qu’elles sont le garde-fou du personnage. Quarante-cinq minutes à peine, soit une mi-temps de football, pour décrire un match perdu d’avance.

L’optique de Maya Bösch et de ses deux camarades, les remarquables Jeanne De Mont et Barbara Baker, est de libérer la fureur qui couve sous l’ordre du jour. En préambule, un chant rauque déferle comme une lame de fond métallique, tandis que s’éclaire en bleu électrique et en lettres capitales le mot VOID – vide, néant. Quand la lumière déflore les ténèbres, on découvre les actrices en tenue de soirée, veste sombre sur corsage fuchsia, masque noir sur le nez, micro en main, comme des meneuses de revue. Elles vont prêter leur corps à une figure qui en était dépossédée.

Epopée en chambre

Convaincant? Jusqu’à un certain point. Les interprètes injectent dans la partition ce que Mademoiselle Rasch s’interdit justement. Elles débitent la didascalie comme si c’était une épopée. Elles suivent le fil, le retour à la maison de l’employée modèle, la cigarette qu’elle s’autorise, le passage dans la salle de bains, le luxe d’un jus d’orange, la radio et ses musiques de bluettes qui font office d’antidépresseurs.

Maya Bösch est une styliste, le misérabilisme n’est pas sa tasse de thé. Jeanne De Mont et Barbara Baker alternent les colorations, méthodiques jusqu’à l’ironie, extraverties jusqu’à la gloutonnerie, érotiques jusqu’à la farce. Ces combattantes sont gourmandes. Il n’empêche que, même dans une veine libératrice, elles en font parfois trop. Barbara Baker détaille la préparation d’une tisane et cela se transforme en sommet d’érotisme potache.

La sexualité est certes le refoulé du ballet propre en ordre de Mademoiselle Rasch. Mais il y a façon plus subtile de le suggérer. Tout comme il n’est pas indispensable d’imprimer le mot VOID, quand vient l’extinction des feux. Trop d’habillage détourne du sujet.

La performance des duettistes a toutefois une saveur qui tient à leur histoire au sein de la troupe du Poche. L’automne passé, en plein air, au festival La Bâtie, Barbara Baker composait, dans Sans alcool, une demoiselle corsetée dans sa solitude. Elle était impeccable au service de l’ironie délicate d’Alice Rivaz. Dans Concert à la carte, elle explore la face noire d’une neurasthénie intemporelle. Sur les braises, elle nous débarrasse de nos camisoles de force, c’est assez beau à voir.


Concert à la carte, Théâtre de Poche, Genève, jusqu’au 20 février puis reprise pour quelques dates en avril et mai.