cartographie

«Genève à la carte», une immersion numérique dans le passé genevois

Le nouveau portail web permet de se balader simultanément dans le territoire actuel et dans ses versions anciennes. L’occasion, aussi, d’une réflexion sur le caractère fluctuant des frontières

Je sélectionne l’onglet «Mon quartier sur 200 ans». Je fais bouger la carte jusqu’à la centrer sur un coin de Plainpalais, aux environs de la salle communale dite «Pitoëff». Je me place ensuite sur le «Curseur temporel» et je remonte dans le passé. 2001, 1963, 1932… Dans l’intervalle qui sépare 1899 de 1835, mon quartier bascule: il sort carrément de la ville, qui s’affiche désormais au loin, fermée, avec ses fortifications compliquées en forme d’étoile. Ma rue n’existe plus – ou pas encore – mon immeuble, n’en parlons pas. Il y a une dizaine de maisons à la ronde, à tout casser. En inspectant les environs, mon regard est attiré par une grande bâtisse carrée. Je l’approche en empruntant une passerelle sur l’Arve, aïeule de l’actuel pont des Acacias. A l’écart, bien loin de toute trace d’urbanité, j’atteins ainsi l’«Hospice des aliénés».

Voici comment on navigue dans «Genève à la carte», portail web inauguré mardi, consacré à la cartographie historique du canton, permettant d’explorer quelque vingt-cinq siècles de passé avec toute l’interactivité de l’informatique contemporaine. «Le site propose des outils aisément maniables, vous permettant d’interpréter la manière dont votre environnement quotidien s’est constitué», explique Nicolas Schätti, conservateur à la Bibliothèque de Genève, l’une des institutions qui ont mené l’opération.

Des outils maniables: c’est vrai. Je reviens à mon Hospice des aliénés et je me demande ce qu’il est devenu. Je fais repartir le curseur temporel dans l’autre sens. Je mixe le présent et le passé en jouant d’un bouton appelé «Transparence». Je découvre ainsi qu’en 1899, le bâtiment est rebaptisé «Hospice des Vernaies». Par la suite, on le dirait démoli. Aujourd’hui, la superficie dévolue autrefois aux aliénés se distribue en parts plus ou moins égales entre un concessionnaire automobile et la caserne des Vernets. Bien sûr, je pourrais repartir en sens inverse et remonter plus loin. Voir, par exemple, qu’en 1828 l’asile des fous n’existait pas. Mais que non loin de là, le long du parcours que j’emprunte régulièrement pour mon running, sept îles apparaissent, clairement dessinées dans le courant de l’Arve sur un plan tiré de l’Atlas cantonal de Mayer – l’une des quelque 250 planches utilisées pour réaliser le site.

Le point de départ de cette entreprise est la commémoration historique appelée familièrement «GE200». Il s’agit, depuis le 31 décembre 2013 et jusqu’au 19 mai 2015 – date bicentenaire de la signature fatidique – de célébrer l’entrée de Genève dans la Confédération. Le processus qui conduisit alors à cette adhésion fixa également les limites du canton. «Des frontières qui auraient pu être très différentes», relève Sami Kanaan, maire de Genève et vice-président de l’Association GE200.CH, organisatrice des festivités.

La forme et l’étendue du canton auraient pu être tout autres, donc. Mais, explique le maire, «les diplomates genevois de l’époque, attablés avec les grandes puissances, ont fait leurs calculs». Les variables de l’équation? «La Suisse n’était pas du tout un pays riche. Aux yeux de Genève, elle était aussi terriblement rurale et catholique. Genève est bien consciente des avantages politiques de l’adhésion, mais ces autres aspects lui apparaissent comme de gros inconvénients.»

Que faire? «On lui propose un territoire plus grand, pour la motiver: selon les différents scénarios évoqués alors, elle aurait pu s’adjoindre ainsi Annemasse, le Pays de Gex, voire toute la rive sud du Léman. Mais il s’agissait, à nouveau, de villages très catholiques et pas très riches: deux gros défauts à ses yeux.» C’est ainsi que, en se bouchant un peu le nez, Genève finit par faire le choix de l’alliance confédérale – et de la petitesse territoriale.

«Le thème reste très sensible. On voit bien qu’il y a des forces politiques qui font leur beurre à partir de la frontière, en renforçant le fossé entre «nous» et «eux». Alors qu’en fait ces lignes de démarcation ont passablement bougé», reprend Sami Kanaan.

Un onglet de «Genève à la carte» appelé «Les frontières autrefois» permet d’ailleurs de remonter jusqu’à l’an 24 av. J.-C. Au bout du lac, le Rhône marquait alors la frontière entre les territoires des Helvètes, sur la rive droite, et des Allobroges, sur la rive gauche. Plus loin, on apercevait deux peuples celtes qui gagnaient, sans doute, à être connus: à l’ouest les Séquanes, au sud les Ceutrons.

Frontières, encore: le projet «Genève à la carte» a pris forme par-dessus leur tracé. A côté des Archives d’Etat, de la Direction de la mensuration officielle (le cadastre), du Service de géomatique (qui travaille à l’interface de l’informatique et de la géographie), de la Bibliothèque de Genève et de son Centre d’iconographie, ainsi que de l’atelier d’écriture historique Prohistoire, l’écomusée savoyard Paysalp a participé aux travaux, dans le cadre d’un programme Interreg de l’Union européenne. «Une coopération transfrontalière, dans un bassin de vie commune», commente Roger Desbiolles, directeur de l’écomusée.

On doit à Paysalp la redécouverte du «molardier», figure précoce du frontalier, ainsi appelé parce que, «paysan précaire, il venait vendre sa force de travail à la place du Molard». Lancée par Paysalp, une véritable saga théâtrale consacrée à ce personnage verra son troisième volet monter sur scène en 2015, porté conjointement par les Suisses du Théâtre Spirale et les Français de l’Atelier Théâtre, et joué à Chêne-Bourg (30 mai), Veyrier (11 juin) et Vernier (18 juin).

Relevons enfin que, si tout ce passé revit et devient navigable sur nos écrans, c’est grâce à une injection massive d’hypermodernité. Celle-ci vient de la Haute Ecole du paysage, de l’ingénierie et de l’architecture (Hepia), qui a mis au point les outils technologiques pour que ce «voyage dans la quatrième dimension» se déroule selon des critères compatibles avec notre «ère de l’immédiateté de l’accès», selon la formule du directeur des Archives d’Etat, Pierre Flückiger. Les onglets «Médiathèque» et «200 ans en histoires» permettent ainsi d’enrichir l’exploration en faisant surgir une constellation d’informations: images, textes, vidéos géolocalisées – tel ce sujet de 1993 de la RTS sur La culture squat. Petit vertige, en constatant que l’emplacement du squat Rhino appartient désormais à la cartographie historique au même titre que la Bourgogne transjurane ou le Comté de Genève.

www.ge200.ch/carto

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